La petite baigneuse.

Publié le 4 Mars 2013

pour les impromptus littéraires

 

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"Mon cher neveu.

                    Puisque tu es passé chez le notaire, qui t'a remis cette lettre, tu sais déjà que je te laisse une belle petite pelote, toi qui croyais sans doute devoir faire face aux dettes de la librairie. J'espère que tu es heureusement surpris.

Eh oui : ta Tante Louise était pratiquement la seule à le savoir, mais le quart des titres de la collection "noir de gris", c'est moi. La délurée commissaire Mimi Yang, c'est moi. Et les droits pour la série télé ont été plus que confortables.

Je n'ai pas été un grand écrivain, mais au moins, j'ai vendu des livres. La daube m'a nourri.

Avant que tu n'envoies aux quatre vents le contenu de la maison, ce qui, je te précise, m'indiffère royalement, surtout de là où je suis, je voulais te signaler qu'il s'y trouve un trésor.

Sur le mur qui fait face à mon bureau, il y a une grande tapisserie industrielle représentant un cerf acculé par une meute dans un étang, à la façon des anciens calendriers des postes. Tu ne peux que la voir si tu es assis à mon bureau.

Je suis d'accord avec toi, c'est glauque et très déprimant. Non, ça n'est pas ça le trésor, ça ne vaut pas tripette.

La tapisserie est suspendue à une barre par deux cordons décoratifs. Si tu actionnes le mécanisme électrique qui se trouve dans le tiroir de droite du bureau, les cordons enroulent la tapisserie vers le haut, ce qui dévoile un tableau.

C'est "la petite baigneuse", un authentique Paul Kläemst. Je l'ai acquis à prix d'or dans une vente aux enchères il y a une trentaine d'années.

N'est-elle pas merveilleuse ?

Tu dois te demander pourquoi je la cachais comme une vulgaire "origine du monde", alors qu'elle est tellement plus belle que l'hallali du pauvre cerf… C'est que Louise, dont tu n'imagines pas la jalousie maladive, m'aurait soumis à la question pour savoir pourquoi j'avais acheté ce tableau hors de prix, et n'aurait pas supporté de le voir.

Il faut que je te raconte cet été-là avec Camille, à Trouville. Ce seul été qui a suffi à enchanter ma vie.

Allongé sous le grand parasol, je la contemplais à contre-jour quand elle sortait de l'eau, silhouette noire sur l'acier liquide de la mer, mes yeux de myope aveuglés par le soleil. Elle s'asseyait sur le sable, se drapant dans la serviette que lui passait sa mère. Mouillés, ses longs cheveux dorés coulaient en serpents étrangement sombres sur la peau rougie de ses épaules rondes.

Par-dessus le Jules Verne que je regardais sans lire, je scrutais l'évaporation de l'eau sur ses cuisses, jusqu'à ce qu'elle laisse une imperceptible pellicule blanchâtre autour des petits poils blonds que je voyais en gros plan.

Un jour que sa mère et la mienne étaient parties se "tremper les pieds", comme elles disaient, j'ai avancé imperceptiblement sur mes coudes, mû par l'impérieuse nécessité de vérifier si cette pellicule était réellement salée, et j'ai léché sa cuisse ; "t'es malade" avait dit la douce Camille, en me tapant la tête avec un magazine.

Je n'ai pas réussi à écrire l'histoire de Camille, mon amour d'un été. Comment dire la grâce, la lumière, et même ses petits poils blonds brillant dans le soleil, comment dire la légèreté de nos quinze ans, avec mes pauvres mots, mes phrases gauches et ronflantes ?

Cet été-là on voyait souvent sur le port, au travail devant son chevalet, un peintre assez pittoresque, habillé d'un long short informe, et coiffé d'un large chapeau de soleil de femme, bariolé et frangé. Parfois il venait sur la plage avec un bloc et un pliant, et demandait poliment à l'un ou à l'autre s'il acceptait d'être croqué. Le marchand de glaces, qui semblait bien le connaitre, l'appelait familièrement "monsieur Paul".

Je ne savais même pas qu'il avait "croqué" Camille.

C'e n'est que bien des années plus tard, comme je te l'ai dit, qu'un jour dans une vente, je me suis trouvé nez à nez, stupéfait, avec son merveilleux portrait. Inutile de dire que j'ai enchéri bien au-delà du raisonnable.

Approche-toi, vois la transparence de sa peau, la courbe enfantine de sa joue que le pinceau a caressée, son sourire confiant et l'éclair gris dans ses yeux à demi plissés  dans le grand soleil.

Depuis, chaque soir, j'ai travaillé, et rêvé, éclairé par ma jeunesse.

A toi de prendre soin de ma petite baigneuse, Thomas, et si tu dois la vendre, assure toi qu'on l'aimera."

……….

Je pose la lettre sur le bureau de l'oncle Yann.

Je suis devant le tableau, et je suis déjà amoureux de Camille.

 

Rédigé par Emma

Publié dans #romanesque

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almanito 03/05/2015 08:38

C'était en tout cas le trésor de sa vie, bien caché sous la tapisserie façon anciens calendriers des postes, c'est sûr qu'on ne se serait pas douté.
Bel héritage quand bien même la "petite baigneuse" ne vaudrait pas un clou.

Christian 16/03/2013 17:11

Quelle présence du souvenir dans cette confession d'un ex-adolescent amoureux. On dirait que toute la vie passé à côté de sa femme Louise n'est rien en comparaison du geste un peu fou de ses 15
ans.
J'adhère complètement à cette scène, qui surgit dans mon imaginaire comme si j'étais à la place du jeune Yann. C'est ça, la force de ton écriture, que j'apprécie terriblement. Merci pour cette
page.

Le grillon

valdy 13/03/2013 17:53

J'aime lorsque tu écrit sur l'amour... d'ailleurs, tu écris toujours sur l'amour, même quand l'ironie pointe. Car écrire, c'est donner. Et ce que tu nous donnes est très beau

Martine27 05/03/2013 12:46

C'est charmant, toute la douceur des amours débutantes

Marie 05/03/2013 11:49

Quichottine m'envoie ici et je suis allée lire votre calaméo Merci pour ce beau moment où photos et textes m'ont séduite. Vraiment. Bravo!

Solange 04/03/2013 20:59

Un bel héritage espérons qu'il saura en prendre soin. Bravo.

Mony 04/03/2013 20:28

J'ai pris plaisir à relire ce texte découvert sur Impromptus.
On se souhaiterait à tel tonton !

Annick SB 04/03/2013 20:26

Une petite baigneuse qui j'espère inspirera aussi bien le neveu que toi !

Anniclick 04/03/2013 17:22

Merci de ta visite chez moi Emma je suis très touchée. Cette lecture est bien agréable surtout ainsi, en musique. J'y suis sensible ayant beaucoup chanté et fait partie d'un choeur.
A très bientôt et belle soirée
Bises
Anniclick

flipperine 04/03/2013 12:58

il faut prendre soin de cet héritage

Nina Padilha 04/03/2013 10:15

C'est magnifique !
Quelle joli moment de lecture !
Merci, merci, merci !

Aimela 04/03/2013 09:49

Je pense que le neveu ne vendra pas le tableau, il est tombé amoureux du modèle

annielamarmotte 04/03/2013 07:32

passage de marmotte depuis chez Quichottine pour s'inscrire à la newsletter

jill bill 04/03/2013 07:24

Lecture charmante, merci Emma... Cher neveu prenez en soin oui !