le trajet

 

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            Depuis le fond du bus où elle s'est affalée avec soulagement, trempée par l'averse brutale, elle le voit de profil, debout vers le milieu du véhicule.

Grand, plus large que dans ses souvenirs.

Mais ceux-ci remontent à deux ans, la dernière fois qu'il est passé chez elle, la bousculer et prendre ses économies dans la boite à biscuits avant de disparaitre à nouveau.

Un beau garçon, sans aucun doute.

Son cœur fait un bond en reconnaissant le sac de sport qu'il porte à l'épaule, et qu'elle n'avait pas remarqué tout d'abord. Un sac de marque maintenant avachi. Celui qu'elle lui avait offert quand il avait été admis dans l'équipe minime de foot. Une violente bouffée d'affection l'envahit, et elle est submergée par l'envie de se lever et le serrer dans ses bras, mais à ce moment il tourne son visage vers elle, fermé, dur, regard vide. Le visage d'un homme inconnu.

 

Ils n'ont pas échangé un mot depuis la prison.

C'était l'obligation pour sa conditionnelle, qu'il soit domicilié chez elle, puisqu'il n'est pas encore majeur.

Plus que deux mois pense-t-elle. Deux mois à tenir, et qu'il aille au diable !

Puis son regard revient sur le sac. Mon dieu, c'est vrai qu'il y a eu des jours heureux.

 

A la grand' place ils descendent par les portes opposées. La pluie a cessé alors qu'ils remontent la rue Victor Hugo. Tous les deux, comme autrefois.

Mais Thomas ne sautille plus à cheval sur la bordure du trottoir, il traine péniblement la jambe à deux pas derrière elle.

Au niveau de la boulangerie elle s'arrête :

- attends-moi une minute, je prends une baguette. As-tu envie d'autre chose ?

- Rien à foutre, grommelle-il en s'appuyant contre la vitrine.

Elle passe devant le vieux Fabio qui baisse le volet de l'épicerie voisine. Il lui fait un clin d'œil :

- Alors, Chantal, on dirait que tu as pris l'averse ? Nous partons au mariage de Claudia. Tu te souviens qu'on n'ouvre qu'à dix heures demain ?

Mais son sourire s'éteint en voyant le garçon, et il tourne le dos tandis qu'elle lui souffle :

- Ne vous en faites pas,  Monsieur Lorenzi, il n'est là que pour deux mois.

Mais elle voit dans ses yeux que c'est deux mois de trop.

Ah mon Dieu, pitié, prie-t-elle, pourvu qu'il ne me reprenne pas mon boulot !

Quand elle sort de la boulangerie, Thomas a pris son air moqueur :

- Il a les chocottes, hein, ce vieux con ?

Elle ne répond pas.

 

Ils montent péniblement les trois étages, elle un peu essoufflée, comme toujours, lui soulevant lourdement sa jambe raide, en arc de cercle, marche par marche.

Trois balles, pense-t-elle, ça en fait, des dégâts.

Au deuxième elle marque un temps :

- Irène n'est plus là, tu sais, elle est morte, ça fera deux ans à Noël.

Le gars ne bronche pas.

Elle pense à Irène, elle a gardé l'enfant tous les mercredis ; toujours joyeuse malgré le handicap qui la contraignait à faire des retouches à domicile. Il aimait jouer avec les tissus. Irène l'adorait et le petit adorait Irène…

 

Elle fait tourner la clé dans la serrure, et ils entrent.

Elle, lui. Et la peur.

 

Gérard 29/03/2013 16:50

La peur n'évite pas le danger..dit-on

Solange 25/03/2013 21:50

Une situation difficile à vivre, tu as su nous faire ressentir toute l'émotion du moment.

Quichottine 24/03/2013 21:00

Tu écris merveilleusement bien.
J'ai ressenti chaque moment.

Oui, la peur est là.

Lorraine 24/03/2013 09:57

Le drame intime d'une femme écartelée entre l'enfant qu'il fut et le malfaiteur qu'il est devenu. Un tableau tellement juste qui se déroule sur le trajet de la prison à la maison, et ces infimes
détails qui nous font toucher du doigt la souffrance, l'amertume, la crainte, ..et le courage.
On en ressort le coeur serré...

Lorraine

valdy 23/03/2013 22:21

Une écriture qui attrape et ne nous lâche pas, tant les personnages ont une psychologie qui nous ressemble, tant ce qu'ils ont à affronter nous semble irrationnellement ... proche d'un réel
possible et terrible.
Félicitations ..encore, Emma :-)

Carole 23/03/2013 22:21

Ton histoire est frappante. Récemment, à Nantes, une fille sortie de prison a étranglé sa mère, chez qui elle s'était logée elle aussi "pour la conditionnelle".

flipperine 23/03/2013 18:13

bon week end

louv' 23/03/2013 15:31

Dure réalité qui n'arrive pas qu'aux autres..

Nina Padilha 23/03/2013 13:30

Des destins bousculés et trop de larmes...
C'est triste. Bisous !

jill bill 23/03/2013 12:06

Bonjour emma... Avoir un fils qui tourne mal... quelle plaie aussi pour une maman, merci à toi !

Mony 23/03/2013 11:11

Quand la vie bascule du mauvais côté, que de dégâts et de peines...

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