la fille aux bleuets, suite et fin

Publié le 19 Novembre 2010

 

bleuets.jpg

 

 

Impressionnée malgré elle par la dignité du gamin, Hortense fit un détour pour acheter du pain.  C'était l'un de ses plaisirs que de sentir l'odeur du fournil et du levain.

Elle revenait par la rue du vieux pont, lorsque son attention fut attirée par la devanture de l'imagier en objets de piété, qu'on appelait Paulus, sans que l'on sache s'il s'agissait d'un nom ou d'un prénom. Cet homme venu d'une ville du nord après un veuvage, disait-on, et qui travaillait manches retroussées à la vue du chaland, lui avait toujours inspiré une certaine crainte. Grand et gros, trente ans à peine, il était déjà un peu chauve. La mine sombre, il semblait ne prêter aucune attention aux passants. Sur une étagère latérale il exposait les objets  finis qui ne faisaient pas l'objet d'une commande. 

Hortense avait quelques pièces dans son réticule, qu'elle destinait aux offrandes et aux achats indispensables. Néanmoins l'idée lui vint soudain d'offrir un présent à Berthe, qu'elle aimait tendrement, pour la remercier de la robe. Un petit crucifix lui ferait certainement  plaisir. Elle s'approcha donc de la vitrine de Paulus.

Il était étonnant que des objets aussi délicatement ouvragés, dont certains étaient des miniatures, soient produits par des mains aussi robustes… Hortense rougit et porta son regard sur une ravissante plaquette en émail représentant la vierge à l'enfant. Sur un  fond  blanc, la vierge bleue et l'enfant rose étaient réalisés avec la plus grande finesse dans un encadrement bleu. Elle s'approcha pour mieux voir : le tour bleu était en fait une frise de petits bleuets…et elle vit alors que tous les objets étaient décorés de bleuets,  bleuet unique, en bouquet, ou en guirlande, comme si l'artisan en faisait sa marque de fabrique…

Son cœur s'emballa. Non, ce n'était pas possible ! Pas lui ! Ils ne se connaissaient que de vue, jamais ils ne s'étaient adressé la parole, même quand il venait effectuer des restaurations dans la sacristie. Comme elle semblait figée devant son atelier, Paulus leva la tête et lui sourit. Il avait le plus beau sourire qu'on puisse voir dans un visage ingrat et piqué par la petite vérole.

Hortense entra, et quelque part Cupidon fourbit ses flèches, en soupirant, parce qu'avec ces deux là il savait que  le travail serait long et difficile.

 

Charles constata avec dépit que Clairette ne manifestait pas le moindre signe de sympathie à son égard. Quelques jours plus tard, il prenait la diligence pour Paris avec Edmond, et le récit qu'il lui fit de sa déception occupa le voyage. A l'arrivée, son père lui apprit que le tirage au sort l'avait désigné pour la conscription.

 

Quand  Germaine et son mari Léon débarquèrent engoncés et gantés chez Maître Blamont et Madame (née Collange), ces derniers ne furent que peu surpris. Les distractions rêveuses de Clairette depuis son retour de Crombec les avaient alertés et ils avaient même craint le pire.

Du point de vue de sa condition, Gustave pouvait certes  être considéré comme une mésalliance. Mais on ne pouvait ignorer qu'il avait quelque bien, et de belles espérances puisqu'il était le filleul unique de la comtesse douairière propriétaire de la métairie. L'affaire fut donc conclue.

Germaine remit à Clairette un présent de la part de Gustave, en gage d'affection respectueuse, une petite aquarelle au dos de laquelle il avait écrit : j'ai commandé pour toi ce dessin à ce peintre ambulant qui était au village cet été.

"Très ressemblant ! s'exclamèrent Maître Blamont et sa femme, quelle charmante attention !"  Clairette souriait d'un air absent qu'on aurait pu prendre pour de l'émotion voilée de pudeur ; mais  nul ne sut jamais que son cœur appartenait pour la vie à un  beau peintre qui   l'avait ignorée…

Rédigé par alinea

Publié dans #romanesque

Repost 0
Commenter cet article

Solange 20/11/2010 02:27


Une histoire d'amour sans lendemain.


Lecteur-sur-le-net 19/11/2010 23:27


Très joli et si joliment écrit, il y a comme une petite musique "à la Maupassant" dans les mots...


Martine27 19/11/2010 17:37


Pauvre Clairette et pauvre Charles ! En revanche heureuse Hortense. Bon espérons quand même que Gustave, le tricheur, saura garder sa belle amie. Une très belle histoire, très bien écrite, tu es
douée pour les descriptions vraiment


David 19/11/2010 12:40


Cet amour non consommé ne consumera pas dans l'accoutumance. Un très beau texte idyllique, tout en retenue. Merci Emma.


Nina 19/11/2010 09:37


C'est déjà la fin ?
Ohhhhhhhhhhhhh...