La culture est ce qui reste quand on a tout oublié…

La culture est ce qui reste quand on a tout oublié…

(E. Herriot) (eh oui)

 

En admettant que j'aie  le temps de faire le bagage adéquat, quels livres emmènerais-je sur une île déserte, en prison, ou dans l'au-delà ?

C'est une question que je me pose souvent à moi-même.

Vu que personne ne me la pose.

Vu que je ne suis jamais interviewée à la télé.

Et vu que j'ai une certaine propension à me livrer à des occupations parfaitement inutiles.     

Donc : "le cheval d'orgueil", "la recherche", et "la vie devant soi".

 

- Oh ! (Là, c'est Jiminy Cricket qui intervient, il faut toujours qu'il se mêle de tout !)

 

- Oh, quoi ?

 

- Oh, arrête de frimer, t'es pas à la télé, là. Pas plus tard qu'hier, je t'ai entendue fredonner "c'est pour toi, Lola, que j'me lave sous les bras" (Arno)

 

- D'accord.

D'accord, je ne vais pas emmener des monuments, à moins d'avoir un semi-remorque pour les bagages susnommés.

"La vie devant soi", quand même.

 

 - N'oublie pas qu'il faudra aussi pêcher dans le lagon, ramasser des noix de coco et faire du feu en frottant des bouts de bois. Et rafistoler le pagne de Vendredi. Pendant un demi siècle, peut être ! Prends plutôt de quoi te soutenir le moral.

 

Le petit Nicolas, et Vialatte. Et un dictionnaire, évidemment.

Voilà ! Des livres de chevet, qu'on peut ouvrir à l'importe quelle page et y trouver sa provende.

Vialatte, (almanach des quatre saisons) :

Les pères, sont d'une énorme importance. Ils ont joué un rôle presque toujours obscur, mais capital dans la succession incessante des innombrables générations depuis le début de notre espèce... Malheureusement le nombre des pères est en diminution constante. Il est difficile en effet d'appeler pères ces hommes sans barbe  et sans bretelles qui n'ont pas de ventre et ne réclament pas de leur fils le respect de leurs ridicules.

Ou…

Les Anglais ont de longues jambes cylindriques et ligneuses, et ils se reproduisent comme l'homme par viviparité. Ignorants jusqu'au XX e siècle de cette particularité, en raison de la pruderie de la cour, ils l'apprirent par ouïe dire par les confidences d'un garde chasse mélancolique qui écrivit un roman osé dont le succès fut retentissant….
 

Et je lui parlerais, à Vendredi, de ces pépites que la mémoire charrie en vrac comme des épaves :
 Odeur du temps, brin de bruyère... un trou de verdure où chante une rivière... mon enfant ma sœur… Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur... frères humains,  frères humains… à la septième fois, les murailles tombèrent…

 Pourquoi celles là ? Pourquoi est on foudroyé par tel assemblage de mots, telle image, telle fulgurante évidence de beauté, comme par les coups d'archet au début "du" Requiem ? Grand mystère ! Sans doute cela entre-t-il alors en résonance avec une corde intérieure...

Je lui dirais les mots qui montrent si charnellement le soleil ou la pluie, la terre chaude, le blé en herbe, tout ce qu'il sera si dur de quitter  :

La prune de Jérusalem tombe avec un bruit mou dans le jardin du presbytère. Une guêpe en suce la blessure d’or  (Vialatte)

J'avais aimé à la folie mon passage sur cette terre, le soleil, l'espérance, le bruit de l'eau sur les pierres, les lendemains, ne rien faire, les clochettes des chèvres qui passaient en troupeau le long de la maison blanche, le silence, et les mots (J. D'Ormesson)

Quand le jour se lève comme aujourd'hui, et qu'on a tout perdu, et que l'air pourtant se respire, cela a un très beau nom, femme Narsès, cela s'appelle l'aurore (Giraudoux)

Et puis nous ouvririons au hasard le dictionnaire, pour découvrir chaque fois un trésor : asphodèle, hétaïre, pangolin,  ou rhapsode….

Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.(V.Hugo)

Asphodèle… si la fleur n'a pas d'odeur, le mot a le parfum des amours défuntes "mon ami, l'air fraîchit, rentrons, voulez-vous ?" dit le fantôme de Louise, ramenant sur sa poitrine le châle brodé d'asphodèles qu'il lui a ramené de Venise…

 

Voix off qui murmurent des mots, des bribes de beauté, qui se superposent… et finiront  en tourbillon de borborygmes dans le trou du lavabo…

 

Jeanne Fadosi 14/05/2014 18:30

je crois que j’emmènerai une liseuse et un chargeur solaire. ça devrait me satisfaire un certain temps. Quant à ce que contiendrait la liseuse ... le tri n'est pas facile. Peut-être tous les livres que j'aurais voulu lire et qui sont encore en attente. Tiens je viens de me procurer le Dieu des Petits Riens.

Louv' 11/05/2014 23:12

Je constate que tout le monde se pose la question...Personnellement je suis incapable d'y répondre, peut-être tous les livres que je n'ai pas encore lus et il y en a tant !!! La question est de savoir quel est le poids autorisé pour le voyage ? Je plaisante, mais ta réflexion sur la nourriture nécessaire à notre cerveau est vraiment intéressante.

chaourcinette 10/05/2014 17:23

La vie devant soi...L'angoisse du roi Salomon.....(du même auteur!!) et le prophète de khalil gibran...

Solange 09/05/2014 16:49

J' emporterais un dictionnaire, un livre sur le yoga pour mon équilibre physique et mentale et de quoi écrire.

sophie 09/05/2014 10:07

Je crois que tu as intérêt à emporter une tonne de papier, des crayons et tu nous écris de beaux romans...Choisir est si difficile!

Quichottine 08/05/2014 23:06

Le dictionnaire est obligatoire... je l'emporterais aussi. :)
Mais plus je vieillis, plus je me demande ce qu'il faudrait ajouter pour que rien ne me manque.

J'ai bien aimé ce moment.
Passe une douce soirée.

mireille du sablon 08/05/2014 19:34

Je serais bien incapable de donner un titre, il y en tellement que j'ai aimé!
ah, si ..."l'art d'accommoder les bébés", il m'a tellement déculpabilisée quand j'ai eu mon fiston et que les deux grands-mères me donnaient des conseils....de leur époque! rires
Gros bisous du soir de Mireille du Sablon

Mony 08/05/2014 19:32

Belle réflexion sur une éventuelle solitude. Pour ma part, ma culture doit être très réduite mais pourtant je pense que je n'emmènerais pas de livres avec moi, ils sont en moi en je pourrais ainsi les réécrire à ma guise ( en toute modestie, bien entendu)

JC 08/05/2014 18:22

Je crois que Vendredi va revenir de là ( s'il revient) très très cultivé ! Il a de la chance d'avoir une maîtresse haut de gamme ! Bises amicales. Joëlle

Carole 08/05/2014 15:17

Pas de doute, il faut tout emporter... dans sa tête, en vrac et en lambeaux, mais bien en vie.

Michèle 08/05/2014 14:16

J'oublie tout, je ne sais pas s'il me reste de la culture...j'oublie tout sauf ceux que j'aime. Ton texte est admirable. Bonne journée Emma

cathycat 08/05/2014 13:24

Tu aurais plutôt intérêt à emporter un gros livre blanc et une mine inusable pour restituer au fur et à mesure tout ce que ta mémoire t'offrirait...
Pour ma part j'ai longtemps pensé que j'emporterais la bible, mais c'est proprement illisible. Non ce dont j'aurais besoin c'est d'un dictionnaire pour découvrir tous les mots qui me manquent et lorsque, au bout de longs mois, j'aurais tout appris, j'en inventerais d'autres. Parce que quand même, au bout d'un moment, le temps doit sembler drôlement long ... Bisous Emma Belle journée à toi.

jill bill 08/05/2014 11:35

Ah bonne question surtout pour moi qui lis peu... celui du kit de survie si sur une île... en plus des allumettes, non pas suédoises... en prison, la bible sans doute, dans l'au-delà... des mouchoirs en papier car je vais en pleurer de quitter la vie... Merci emma !

ludmilla 08/05/2014 11:11

Un grand oui pour ce scénario des bribes de beauté, trop rarement mémorisées, et qui enclenchent immédiatement chez moi d'autres éclats de beautés, par exemple Neige, Le poids du papillon, Le boxeur manchot... et bien d'autres. Merci Emma

Nina Padilha 08/05/2014 10:55

Je ne sais pas ce que j'emporterai...

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