la brigantine

Publié le 8 Mai 2011

 

 

mer nord

 

La brigantine

 

Avec l'étranger s'engouffrèrent dans l'auberge enfumée une bourrasque de vent glacé, et les cris rauques des goélands.

 Poil noir et cuir tanné, droit dans ses bottes, il restait sur le seuil, défiant l'assistance de son regard trop clair. Il avait avec lui un  jeune homme frêle, presque encore un enfant, portant une épinette suspendue à son cou.

Quelque mousse en relâche, ramassé sur le port, pensa Lison desservant les pichets qui encombraient les tables.

L'homme se déplaçait avec raideur ; il s'assit enfin, rejetant sa cape et son chapeau.

On vit alors la cicatrice qui lui barrait le front. Une onde de respect parcourut les tablées.

Nul pourtant ne pouvait connaître sa devise : " enferre ma rapière crapuleux mécréants".

 Nul,  ni lui-même d'ailleurs : sa mémoire avait fui au fil  tranchant d'une épée de hasard,  sur un quai de brumes.

 L'enfant était le sien, il le savait parfois, et parfois l'oubliait. Il lui servait de guide, de mère, et de passé.

Du fond de la salle un chant prit son essor, repris en chœur par la salle : " et hisse et haut, et hardi les gars…"

Le vieux qui se morfondait écroulé contre le comptoir se mit à  pleurer, l'étranger sifflotait.

Ayant avisé l'instrument posé sur le banc, un homme s'écria, "eh p'tit, vas-y, fais nous danser!"

 Le garçon fit jouer les articulations de ses doigts gourds, si longs, si fins, cornés par les rêches filins et le déboulonnage des caisses, aux mouillages.

Un énorme rire secoua la salle dès que s'éleva la musique aigrelette, et que deux hommes pesants se mirent à sautiller,  minaudant comme des marquises.

 

Il est l'heure de fermer.

Lison soupire, et les personnages de sa rêverie regagnent la brigantine qu'il y a bien longtemps son grand père a enfermée dans la bouteille qui trône derrière le comptoir.

Il reste, comme chaque soir,  à mettre sur le trottoir le vieux Léon à demi assoupi sur son pastis.

Il est pratiquement le seul client de "La brigantine", depuis que l'usine a fermé…

 

 

 pour Miletune

 


Rédigé par alinea

Publié dans #romanesque

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Solange 10/05/2011 03:47


Une belle scène que j'avais déjà aimé lire et que je relis avec plaisir.


valdy 09/05/2011 17:40


Vraiment, on n'y est, dans l'auberge enfumée. Avec le jeune homme, cela m'a rappelé " Les contrebandiers du moonfleet " bien que ce ne soit pas la même époque.
C'est le début d'une histoire ? ça peut pas s'arrêter là quand même, j'en soupire comme Lison...
Valdy


aimela 08/05/2011 09:28


c'est avec plaisir que je retrouve le texte que tu avais déposé sur miletune pour le navire dans la bouteille. c'est triste mais c'est la vie, le pire s'est que cela va en empirant, aucun
espoir....


Martine27 08/05/2011 09:26


Même dans sa bouteille le bateau continue ses voyages dans les rêves des gens, quelle belle idée !


Mony 08/05/2011 09:14


j'ai savouré avec le même plaisir ce texte déjà lu sur le blog de Mille et une. Tu crées une belle ambiance marine et puis la chute, inattendue, nous replonge hélas dans le présent.
Mony


Quichottine 08/05/2011 08:46


J'y ai cru... et puis, ta chute m'a tirée de mon rêve.

Chronique d'une mort annoncée. La société ne fait pas de cadeau.

Combien d'endroits fermés ainsi ?

Passe une douce journée, Emma.


Nina Padilha 08/05/2011 08:22


J'aime, j'aime, j'aime !
On est pris, dès la première phrase, dans l'ambiance enfumée d'un troquet du port.
Wouaouh !
Là, je dis : respect !