les malheurs de Sophie

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Les malheurs de Sophie

 

Il était 10 heures du matin, elle se versa un ballon de vin rouge et alla s'asseoir à même le sol contre la haie de rosiers rouges, des gouttes de sang perlèrent au dos de son pull de coton blanc et ses larmes coulèrent enfin.

Elle avait conscience des piqures, mais ne ressentait rien. Elle passa la main dans son dos, et contempla ses doigts rougis. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, elle avait toujours eu besoin de s'infliger de petites blessures. Et pourtant, je ne suis pas folle ! se dit-elle en se mouchant...

Elle ne cherchait pas à se punir et n'était pas masochiste, mais il lui fallait simplement de temps à autre vérifier qu'elle était en vie. De voir perler le sang lui confirmait que son corps existait. Qu'elle faisait partie de ce monde de chair, ce dont elle doutait souvent.

Elle avait souvent l'impression de voir passer la vie à travers une vitre, comme si elle n'était pas concernée.

Père lui avait offert un superbe cahier à couverture de cuir. "Et M*** !" C'était la seule chose qui lui était venue à l'esprit devant ce bel objet. Elle était sûre qu'il lui refilait un cadeau d'entreprise. Jamais il ne prenait la peine de lui chercher un cadeau, se contentant de lui donner un chèque à chaque fête.

Que faire d'un cahier en une époque où on n'écrit plus à la main ?

Rassembler des recettes à transmettre à ses descendants ? Elle ne savait même pas faire cuire un œuf !

L'idée l'avait effleurée un instant d'écrire des poèmes, mais les choses qui lui venaient à l'esprit étaient souvent incongrues, souvent des mots dont la musicalité la ravissaient : cucurbitacée, asphodèle, ou Popocatépetl, et elle ne savait pas comment les assembler, ou plutôt n'en voyait pas la nécessité.

Un journal intime ? Elle avait trop conscience de la vanité et l'inutilité d'une pareille occupation ! En outre elle était velléitaire, et savait bien que cela tournerait court, comme tout ce qu'elle entreprenait.

Elle était incapable d'épancher les émois de son cœur. Mère aurait trouvé cela inconvenant, et Père, indécent. D'ailleurs elle-même n'était pas certaine que son cœur en ressente autrement que par procuration. Dans "le rossignol d'Acapulco" Gunther dit à Mélissa : Finalement, c'est en amoureuse que je te préfère, ce calme sans tempête à l'horizon nous noie d'ennui.

Elle acceptait l'idée de se faire courtiser par Gunther à Acapulco, en sachant bien qu'elle ne le supporterait pas s'il était assis là, à côté d'elle contre la haie, qu'elle pouvait zoomer sur les pores de sa peau et sentir le vin rouge dans son haleine.

Par contre elle ressentait à chaque minute l'ennui de sa vie sans tempête. Elle se rappela alors pourquoi elle pleurait.

Elle pleurait de ne pas savoir ce qui lui manquait, mais cela même dont elle ignorait la nature lui manquait terriblement.

Finalement elle avait décidé de faire de ce cahier un recueil de "belles choses". Des choses qui résonnaient en elle. Qu'elle avait lues, ou vues, ou dont elle se souvenait avec plus ou moins de précision.

 Mais jusqu'ici elle n'avait utilisé qu'une seule page :


Selon une légende, il est un oiseau qui ne chante qu'une seule fois de toute sa vie, plus suavement que n'importe quelle autre créature qui soit sur terre. Dès l'instant où il quitte le nid, il part à la recherche d'un arbre aux rameaux épineux et ne connait aucun repos avant de l'avoir trouvé. Puis, tout en chantant à travers les branches sauvages, il s'empale sur l'épine la plus longue, la plus acérée. Et, en mourant, il s'élève au-dessus de son agonie dans un chant qui surpasse celui de l'alouette et du rossignol. Un chant suprême dont la vie est le prix ! Le monde entier se fige pour l'entendre, et Dieu dans son ciel sourit. Car le meilleur n'est atteint qu'aux dépens d'une grande douleur... ou c'est du moins ce que dit la légende. ...

L’oiseau à la poitrine percée d’une épine suit une loi immuable ; il ne sait pas ce qui l’a poussé à s’embrocher et il meurt en chantant. A l’instant même où l’épine le pénètre, il n’a pas conscience de la mort à venir ; il se contente de chanter et de chanter encore jusqu’à ce qu’il n’ait plus de vie pour émettre une note de plus. Mais nous, quand nous nous enfonçons des épines dans la poitrine, nous savons. Nous comprenons. Et pourtant, nous le faisons. Nous le faisons[1].


Elle pouvait s'enfoncer des épines dans la peau, mais pour autant elle n'en produisait pas un chant merveilleux, juste une petite musique atone. C'était sans doute là la cause de son mal être : qu'elle existe ou non n'avait strictement aucune importance.

Elle posa le verre de vin. Elle n'aimait pas le vin, elle n'en buvait que pour contrarier Père, qui détestait l'alcool sous toutes ses formes, et plus encore ses effets, qu'il jugeait vulgaires et répugnants. Quant à mère, le vin et le café lui donnaient des palpitations.

Des fourmis avaient entrepris l'ascension de son pied droit, s'insinuant sous les lanières de sa sandale. Nous formons des ouvrières obstinées, semblaient–elles dire, et nous continuerons à nous affairer bien après que tu auras disparu. Nous te sommes infiniment supérieures parce que nous sommes solidaires et énergiques et courons vers un but, même si nous ignorons lequel.

Les fourmis sur sa sandale lui évoquèrent la foule des soldats tout petits vus du haut de la falaise sur la plage d'Omaha Beach. Peut-être que Bill ou David, nauséeux et hébété de fatigue réalisait enfin que c'était sa mort qu'il était venu chercher : C'est là que j'ai compris, tout à coup : j'avais fini mon voyage, et j'ai posé mes bagages...

La guerre, quel grand malheur, Joe... dirait plus tard Harry devant la photo de leurs fistons. Puis ils resteraient un long moment silencieux comme deux tombes...

Elle secoua son pied, ce qui eut pour résultat d'envoyer promener le verre sur le gravier, où il se brisa.

Il aurait fallu ramasser tous les morceaux, sinon Voltaire, le chat persan de Mère, risquait de se couper les pattes.

Ah, ma bonne,  dans quel pétrin étions-nous tombées ? aurait dit la Comtesse de Ségur née Rostopchine. A quoi Scarlett O'hara n'aurait pas manqué de rétorquer " Bah, j'y penserai demain…"

 



[1] Colleen Mc Cullough, les oiseaux se cachent pour mourir

chloé 09/08/2012 08:52

Bonjour Emma! Je n'ai pas eu accès à la consigne du jeu mais peu importe, car tes mots ont toujours cette magnifique musicalité qui des les premières notes t'emportent dans de très beaux voyages et
réflexions! Quel talent! Quelle belle manière de conter! Merci à toi! Chloé

Quichottine 08/08/2012 11:38

Décidément, même si je ne lis pas forcément les pages dans l'ordre, je me régale.

Merci, Emma. Ton texte est magnifique !
J'adore !

Solange 29/07/2012 14:50

Quelle inspiration, toutes les phrases arrivent comme si ça allait de soi. C'est le signe d'un beau talent de conteuse. Bravo.

Carole 29/07/2012 14:10

Brillante interprétation, et beau "tissage" de ces phrases offertes au jeu de l'imaginaire.

valdy 29/07/2012 11:27

J'ai adoré Emma (et l'extrait de Mc Cullough, dont je m'étais "piquée" adolescente est la cerise sur le gâteau)
Des pensées vagabondes certes, mais qui révèlent au cordeau le trouble intérieur de Sophie la sage. Tu es une conteuse née.
Belle journée à toi, Comtesse Emma :)

Mony 29/07/2012 11:18

Langueur quand tu nous tiens.

aimela 29/07/2012 08:41

Un très joli texte que j'ai lu 2 fois, une sans musique et l'autre avec pour mieux m'imprégner de l'ambiance :)

cathycat 29/07/2012 08:17

Ah !!! je n'ai pas les mots !... ton histoire m'a littéralement transportée !... bisous

jill bill 29/07/2012 07:54

Bravo Emma... Tout est superbement employé !!!

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