Heather Cottage

cottage

Christian arrête la voiture en douceur dans l'allée, presque sans freiner.

La nuit est déjà tombée. La façade massive de Heather Cottage est trouée par la lumière d'une fenêtre à l'étage, et la lueur plus sourde d'une baie voilée au rez-de-chaussée.
Chez moi ! se dit-il en extirpant son grand corps de la voiture. Et il répète tout haut, comme pour s'en persuader : "Chez moi. Chez nous".
Finalement, pense-t-il en montant les marches du perron victorien, c'est quand je suis isolé dans le pseudo-cockpit de la Saab que je me sens le mieux, surtout la nuit, quand j'ai l'impression de survoler la terre endormie. La voiture est mon sas de décompression. Entre mes deux lieux de tension. Le boulot, et la maison.
Pourtant il avait beaucoup attendu de ce Cottage. Après presque une année passée à Leeds dans un appartement que la vitalité débordante des garçons rendait encore plus exigu, l'agence avait enfin trouvé cette occasion inespérée près d'Arfield : une grande maison ancienne, un loyer modéré, de l'espace pour Kean et Shane, et tout cela à dix miles à peine d'Harrogate, une si charmante petite ville.

Mais c'est sans entrain qu'il pousse la porte à petits carreaux plombés.
Abiagael est allongée sur le canapé de velours rouge. Elle lit, un verre de cherry à portée de la main sur la table basse.
- Bonsoir, Big, dit-il.
Elle déteste ce diminutif qui lui a été donné par Kean, quand il n'était encore qu'un bébé. Christian ne cherche pas à voir ce qu'elle lit. Probablement encore un de ces fichus livres de propagande des femmes pour la paix. Non, c'est une des brochures pour diriger les consciences que son père, le pasteur Parnell, semble produire à la chaîne. Rien de bien réconfortant dans l'exaltation mystique de ce vieux fou. Des écrits d'ailleurs compromettants pour lui, dans sa position.
- Pourquoi il ne fonde pas sa propre secte, ton père, dis-moi ? Au moins cela assurerait ses vieux jours, au lieu de vivre à nos crochets comme il le fait !
Abiagael se lève avec raideur. C'est une très belle femme. Dans la profondeur de sa somptueuse chevelure brune joue le souvenir du roux de ses ancêtres celtes. Le lampadaire y fait scintiller les fils d'argent de la quarantaine.
"Elle suinte la tension", pense Christian. "Nous ne sommes plus heureux".

- A peine rentré, déjà sur la brèche, Chris ? Nous avons mangé, les garçons étaient affamés. Il reste du rôti froid et de la salade de concombre dans la cuisine.
- Papa, dit Shane débou
lant en pyjama, William Burfield demande pourquoi tu n'es pas en uniforme ? Il dit que tous les militaires sont en uniforme, alors tu dois pas être un vrai. Ou bien alors que t'es un agent secret. T'es un agent secret, dis, Papa ?
- T'es un agent secret, Papa ? répète Kean sur les talons de son frère.

Christian rit en caressant la tête de ses fils, les boucles de Shane, petit elfe fluet de neuf ans, et la brosse raide de Kean le rondouillard, qui va sur ses six ans.
- Mais non les gars, désolé, je ne suis pas un super héros, juste un médecin militaire, et je ne porte l'uniforme que dans les grandes occasions, comme la visite du premier ministre par exemple. Vous avez bien vu les photos, quand même ? Vous avez encore un peu faim pour manger avec moi ?
Mais déjà les oiseaux se sont envolés.
Elle est sinistre cette cuisine, immaculée comme un bloc opératoire. Il crie :
- Big, tu devrais faire refaire la cuisine. Elle ressemble à mon labo.
- Eh bien, comme ça, tu n'es pas dépaysé, puisque c'est là-bas que tu es le mieux, non?


Il soupire, allume machinalement la petite télé rivée au mur, et s'installe devant la table de style bistrot français, dont le plateau en marbre lui évoque à nouveau le froid hospitalier.
Après six mois d'accalmie, les femmes du camp de la paix de Menwith Hill font à nouveau parler d'elles.
- Monte le son, dit Abiagael depuis le séjour, et elle arrive près de lui, attentive.
Helen Craig, soixante quatre ans, qui vient à peine de purger huit mois de prison, pourtant interdite de séjour, s'est à nouveau distinguée en coupant le grillage de la zone de télécommunications. Nous la voyons sur ces images emmenée par les forces de l'ordre, sous les cris d'une vingtaine d'activistes.
- Franchement, tu soutiens ces enragées, Big ?
- Elles sont l'honneur d'une population amorphe. Heureusement qu'il y a les grands-mères pour avoir du courage ! Regarde les grands-mères de la place de Mai !
- Abiagael, tu penses ce que tu veux, tu le sais ! Seulement, promets-moi de ne pas aborder ces sujets au dîner du centre, samedi prochain. Je t'en prie.
- Mais oui ! Je jouerai les cruches. Comme d'habitude.
Je me demande pourquoi tu as si peur, tu n'es pas un de ces espions du réseau échelon, même si tu travailles près de Menwith Hill. Toi, tu es médecin. L'armée n'est certes pas réputée pour ses opinions libertaires, mais un médecin, en principe, c'est humain.
- Si tu veux, chérie, on arrête de parler des sujets qui fâchent pour ce soir ? Hum, fameux ce cake ! Vraiment ça ne te dit rien de redécorer cette cuisine ? Style rustique par exemple ? Ce serait plus chaleureux. Et tu pourrais aussi t'occuper du jardin. Planter des fleurs de chaque côté de ce perron prétentieux, ou faire retourner le petit jardin de derrière pour mettre des légumes…
- Je sais bien pourquoi tu me proposes ça. Pour m'occuper. Mais tu sais bien que ça n'est pas ça qui remplacera mon métier.
- Ecoute Biggie, si travailler te manque autant que cela, on ira voir à Harrogate s'il n'y a pas un emploi dans un musée, ou à la bibliothèque, qu'en dis-tu ?
- D'accord, on peut toujours essayer.
Mais tu sais, pour le jardin de derrière, il n'y a rien à faire. Rien ne pousse, m'a dit Bill Warbouth.
- Rien ne pousse, tu rigoles ? Chez lui ça pousse bien, pourtant c'est la même terre et le même climat ! T'as vu son jardin ? Et celui de Miss Danvers de l'autre côté, c'est pareil. Alors pourquoi pas le nôtre ?
- Ris donc ! Lui, il pense que c'est une question de magnétisme souterrain.
- Allons bon, il faudra que tu en parles à ton père, il viendra démagnétiser !
- Je pensais qu'on n'abordait pas les sujets qui fâchent, alors bonsoir !
- Bonsoir, Biggie.
- Maman…
- Que dis-tu ?
- Rien du tout, j'ai dit "bonsoir".
- Bonne nuit.

La discussion tourne court, comme d'habitude. Depuis quand ont-ils ces conversations aigres?
Peut-être depuis qu'Abiagael a dû abandonner son métier de graphiste publicitaire quand ils ont quitté Londres pour le Yorkshire.
Mais, nom d'un chien, elle aurait pu insister pour le pratiquer à distance, son métier !
Non, c'est depuis qu'ils habitent cette maison. Dans le petit appartement de Leeds elle était encore joyeuse.

Abiagael ne trouve pas le sommeil. Elle se dit qu'elle ne connaît pas vraiment l'homme qui dort là près d'elle. Elle ignore presque tout de sa vie professionnelle. Elle n'en sait que ce qu'il a bien voulu lui dire : qu'il travaille à la mise au point de diagnostics des lésions cérébrales chez les militaires traumatisés. Mais pourquoi ce laboratoire d'imagerie de pointe est-il venu s'installer justement à proximité des monstrueux radômes de Menwith Hill ? Sans doute parce qu'il y avait là des terrains acquis par l'armée.
Elle se souvient des mises en garde de son père, quand Christian avait fait ce stage à Quantico. Mais bon, à l'époque, les choses de l'armée, ça ne l'intéressait pas vraiment.
C'était l'homme qu'elle aimait. Pas son job. A ceci près que ce n'est pas un job comme les autres. Ça, elle en est sûre.
Le sommeil la prend alors qu'elle pense au jardin de derrière où rien ne pousse : elle a oublié de dire à Christian que justement Bill, le voisin, doit passer demain avec le tracteur de son cousin pour retourner la terre très profond, pour enfin l'ameublir une bonne fois pour toutes.

Christian dort, et il entend la voix, une voix de femme, ou plutôt de très jeune fille :
"Maman, maman, ne pars pas. S'il te plait maman, reste, Maman"
Il se réveille en sursaut, angoissé et couvert de sueur.
Il s'assied dans le lit. Il n'a pas rêvé, la voix était réelle. Abiagael a dû parler dans son sommeil. Mais le malaise ne cède pas. Il a déjà entendu la voix, et Abiagael n'était pas là.
Il sait très bien ce que cela peut être. Une hallucination auditive. Il joue à l'apprenti sorcier. Il faut absolument qu'il arrête de servir de cobaye au programme sur la manipulation mentale par stimulation magnétique transcrânienne, et qu'il demande un contrôle TEP[1] à Jim.
Pourtant en principe tous les paramètres sont maîtrisés, la stimulation magnétique n'a qu'un effet temporaire ; d'ailleurs il ne s'agit encore à ce stade que de tests pour doser l'intensité du signal. Mais cela fait des mois qu'il entend la voix.
Au début, il y avait toujours une explication possible, une femme ou un enfant à proximité, ou la télé, ce qui fait qu'il ne s'est pas inquiété tout de suite…
Il prend un somnifère et se rendort lourdement.

- Maman, Maman, il est revenu. Maman, le père est là, il a son fusil.
Christian se réveille en criant. Abiagael sursaute et s'affole de le voir hagard et tremblant.
- Qu'as-tu ? Un cauchemar ?
- Non, elle est là !
- Qui est là ?
- La fille !
- Maman, il a tué les petits, Maman, à l'aide !
- Tu entends ? Il a tué les enfants !
- Ne bouge pas, j'appelle le docteur.
- Non, appelle Jim. Jim, je t'en prie.


Quand Jim arrive, accompagné du Colonel Tromby, Christian est prostré sur un fauteuil. Il répète "taisez-vous, par pitié, taisez-vous". Jim et Tromby cachent mal leur inquiétude. Jim administre à Christian un puissant sédatif, et l'ambulance les emmène.
Abiagael attend dans le salon que sa mère arrive, avant de partir, elle aussi, à l'hôpital.
La nuit, puis la journée passent sans que Christian émerge du semi-coma où l'a plongé la surdose de tranquillisant que Jim lui a injectée dans sa panique.
Le soir tombe quand Abiagael se résout à le quitter pour retrouver les enfants.

Il y a trois ou quatre voitures de police dans l'allée du Cottage. Elle crie :
- Les enfants !
Et elle court, elle court !!! Elle est interceptée par un grand policier de faction dans l'entrée.
- Les enfants ?
- Calmez-vous, madame, ils vont bien, votre mère les a emmenés chez elle, à Leeds.

Les forces la quittent d'un coup, et elle se laisse glisser sur le sofa.
Un officier de police rentre dans la pièce, accompagné par Bill. Celui-ci semble bouleversé :
- Abiagael, avec le tracteur, on a trouvé un squelette, alors on a appelé la police. Votre mère a pris peur et elle est partie avec les garçons. Elle nous a dit de ne pas vous déranger, rapport à la santé de votre mari.
Le policier continue :
- Toute la journée nous avons fouillé le terrain. Il y avait en fait cinq squelettes, trois petits enfants, un plus grand, sans doute une fille, et une femme, tous le crâne troué par balles.
Mais rassurez vous, vous n'aurez pas d'ennui : d'après les restes de vêtements, cela doit dater d'il y a longtemps. Je dirais à vue de nez, autour de l'époque victorienne…

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[1] Tomographie par émission de positons

Martine 26/11/2014 08:09

Bonjour Emma,

Fan-tas-ti-que!
Un bon dosage des ingrédients entre réalité et fiction ou anticipation. On y croirait!
Quel talent! j'ai adoré! Bravo Emma! ce que j'aimerais écrire comme toi
Bises
;)

almanito 26/11/2014 17:47

Quelle ambiance, j'en frissonne encore, et j'ai envie de te dire la même chose que Martine: comme j'aimerais écrire comme toi!
Un très beau texte, très prenant et qui "reste".
Merci Emma

Jeanne Fadosi 12/01/2013 17:24

merci pour ce bonus en forme de nouvelle ! quelle tension et quelle histoire !

Martine27 12/01/2013 11:44

Ouh tu nous tiens en haleine !

jill bill 12/01/2013 11:36

Bonjour Emma, tu as plus de patience que je n'en ai pour écrire des nouvelles... et quand il y a du Bill chez toi j'aime tout... Merci... clin d'oeil de Jill Côté vidéo indisponible dans mon pays !
Vive l'Europe !

Mony 12/01/2013 08:35

J'ai relu avec plaisir ce texte à l'ambiance sourde.
C'est bon de remettre en lumière les textes et de leur donner un nouveau souffle de vie.

Russalka 03/03/2010 09:44


Que c'est prenant... Magnifique page !

je crois profondément à ces voyages que fait le mental dans des contrées inhabituelles pour y découvrir ce que la raison ou la vie simplement cherchent à nous cacher.
Ici tu nous laisses supposer que ce sont les effets secondaires de la proximité d'ondes particulières. Cela doit être accessible pourtant à tout esprit ouvert au monde, aux plis de son histoire


sophie 03/03/2010 09:25


Quelle richesse dans tes mots, je suis admirative...Merci de ce moment hors du temps.
Amitiés
Sophie de retour...


ludmilla 02/03/2010 11:06


voilà une nouvelle prenante, troublante, inquiétante même, mais réussie ! Et ce couple qui ne communique plus est très bien rendu par ton écriture. Merci !


Aimela 01/03/2010 10:13


Heureusement que je lis cette nouvelle que ce matin car hier au soir, elle m'aurait empéché de dormir ( sourire) Y a t il une suite?

Bises


Solange 28/02/2010 22:16


Captivante cette nouvelle,je suis fébrile de lire la suite.Je me demande ou tu vas chercher toutes tes idées.


Mony 28/02/2010 15:20


Ta nouvelle est très réussie. Entre les tensions du couples, le voile sur le métier du mari et les ondes néfastes tu nous mènes dans une ambiance lourde. Le décor et la région amplifient encore le
malaise qui s'installe.
Bravo, Mony


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