fait divers

 

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"Ah, le salaud ! L'a bien mijoté son coup ! "

dit Jean Claude quand Annie vient le chercher en courant à "la p'tite balance ", où chaque jour, à cette heure, il refait le monde avec les autres politologues du quartier.

 

C'est  mercredi.

 

Le mercredi est le jour où Jojo passe chez le grand père. Bon gré mal gré. Plutôt mal gré. Soudoyé par sa mère qui en compensation lâche du lest sur le quota des heures de console.

Le grand père, lui,  dit qu'il garde le  Jojo parce que sa mère travaille.

Ni lui ni Jojo ne raffolent des parties de bataille. Mais, maintenant qu'il est assis sur "ses quatre roues", que faire d'autre avec le petit ?

Tous ses copains de belote sont morts, à Marcel.

"y' a plus que des veuves, dans le coin", dit-il.

 Et les veuves, ça fait dix ans qu'il les évite ! Depuis que Denise est "partie", comme il dit, elles ont été nombreuses à vouloir le consoler. Mais il a fui "les bonnes femmes" comme la peste, bien tranquille qu'il était avec sa pipe et son chien.

Puis, Galoupiau, le vieux compagnon de chasse, est "parti" à son tour.

Il lui est resté le jardin, tant qu'il avait ses "deux pattes". Et pour se "garder les neurones en forme", "les chiffres et les lettres" en fin d'après-midi, une habitude  prise avec Denise.

Depuis un an, Annie vient l'aider à sortir du lit, le matin, et l'installer sur ses quatre roues.  Elle prépare le repas qu'il n'a plus qu'à mettre au  micro-ondes. Le soir elle vient l'aider à se coucher, après le JT.

Souvent elle emmène le reste du repas pour ses chats. C'est qu'il n'a plus guère d'appétit,  Pépé Marcel.

Sauf pour ce qu'il appelle "mon quatre heures" : une tartine de pâté de campagne qu'Annie prépare le matin et pose sur la table entre deux assiettes,  à côté d'un verre de "côtes du Rhône". Rituel immuable, et régal du vieux.

 

La semaine dernière, le docteur est venu alors qu'il prenait son "quatre heures". Il a poussé des cris d'horreur !

"Monsieur Legrand" a-t-il dit, " tout ça c'est du poison ! Avec ce que vous avez,  vous me supprimez tout ! Absolument : une compote et un thé, vous verrez, ce sera aussi agréable".

Et il avait passé la consigne à Annie et Cécile. Marcel avait eu beau les supplier, les charmer, ruser, rien n'y avait fait.

 

Ce mercredi, Pépé Marcel a demandé à Jojo :

" Petit, tu veux bien me passer mon fusil ? La clé de l'armoire est dans la boite à musique sur la commode".

Jojo a rigolé :

"Tu veux retourner à la chasse, Pépé ?"

Le vieux a pris un air sévère :

" Les fusils et les outils, Johan, il faut les entretenir, les graisser régulièrement. Ce fusil, ce sera pour ton père, ou toi, plus tard".

"Jamais je n'irai à la chasse, Pépé ! "

"Eh bien, tu le vendras, mais seulement s'il est en bon état, allez, passe le moi, et donne-moi le chiffon sous l'évier, je m'en vais te l'astiquer, tu vas voir ça !"

 

Après que Johan se soit  envolé, le vieux a pris le fusil, toujours chargé, parce que Denise avait une peur bleue des voleurs, surtout dans les derniers temps.

Il a calé la crosse entre ses genoux inertes et a mis le canon dans sa bouche.

 

Quand Cécile arrive,  toute essoufflée,   Jean Claude répète :

" Le salaud ! L'avait bien mijoté son coup ! Eh bien, on va pouvoir enfin  la vendre, la maison !"

 


Domidel 01/11/2011 11:26


J'ai eu la chair de poule en lisant ce texte, si réaliste, dans lequel tu as l'art de nous faire pénétrer (comme d'hab). C'est trop triste, trop injuste de finir comme ça... hélas trop vrai. j'en
suis encore bouleversée.
Heureusement, je vais lire tes textes humoristiques (l'humour et l'angoisse vont si bien ensemble)


valdy 31/10/2011 15:11


Tout change si vite. Nous naissons dans un monde et nous mourrons dans un autre. Auparavant, la vieillesse était déjà l'apprentissage de la disparition de toutes nos attaches avec le départ
progressif de nos contemporains. Mais il restait la transmission ... Cette tragédie de l'abandon de celle-ci pour l'appât du gain est bouleversante ...
Amicalement,
Valdy


Lorraine 31/10/2011 09:37


Comme c'est douloureux, cette histoire, Emma; parce qu'elle pourrait être vraie, et qu'elle l'est peut-être. La finale crève le coeur:comment en arrive-t-on à tant d'indifférence, j'allais dire "de
cruauté"! "Vendre la maison" , souci essentiel de certains qui ont oublié le passé, le rude travail des parents, leur tendresse (même si elle est bourrue), et n'aspirent qu'au confort de l'argent.
tu as écrit ce texte de main de maître. Bravo.


sophie 30/10/2011 11:49


Souvent nous parlons de la vieillesse avec ma soeur et la panique nous envahi en pensant qu'on pourrait nous faire subir de telles choses...
Bien écrit ce récit de vie Emma.


Dan 29/10/2011 18:24


Terrifiant de réalisme. En vieillissant, chaque limitation nouvelle pousse vers cette perted'autonomie innacceptable pour un esprit libre. Me restera t il un peu de force pour en finir à ma façon?
Bises Dan


Loïc Roussain 29/10/2011 18:20


La fin est atroce, et donc sublime.


Solange 29/10/2011 17:55


Quand il ne reste plus que les petits plaisirs, pourquoi les en priver.Beau récit qui fait réfléchir sur la situation des personnes âgées.


Mony 29/10/2011 10:26


Un beau et terrible récit qui donne à réfléchir sur la solitude des personnes âgées et sur l'amour familial. Pourquoi supprimer un verre de vin et une tartine de pâté quand ce sont les seuls petits
plaisirs du jour ? Un sacré caractère le Marcel.


Aimela 29/10/2011 10:18


que lui restait-il à ce petit vieux à part son pâté de campagne , rien alors à quoi-bon continuer à vivre ce qui fait la joie des descendants puisqu'ils récupèrent la maison.


Nina Padilha 29/10/2011 07:53


Il y a des solitudes qui finissent par ne plus en valoir la peine. Alors on s'en va, sans rien dire...
Bisous !


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