Fait d'hiver.

pour Miletune

 

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  Une douleur fulgurante le réveille, et le ramène brutalement à la réalité.

Foutue jambe ! Foutu bled, foutue idée !

Et m…!!!!

Il n'a aucune idée du temps depuis lequel il dort. Bien sûr c'est à cause du tranquillisant qu'elle lui a donné, soi-disant pour atténuer la douleur.

L'obscurité de la chambre est trouée par l'opalescence laiteuse des petits carreaux de la fenêtre, celle des nuits de lune sur les paysages de neige.

Malgré sa doudoune et l'énorme édredon humide, il frissonne ; le feu qu'Anna a maladroitement essayé d'allumer dans la cheminée noircie, avec du bois humide, n'a pas pris. Il faut dire qu'elle était affolée, la pauvre, après avoir sué sang et eau à le trainer jusqu'à ce lit.

Depuis combien de temps est-elle partie ? Il regarde sa montre, le luxueux cadeau d'Odile pour leurs vingt ans de mariage. Trois heures !

Anna est partie vers quatorze heures, juste après sa chute imbécile sur ce foutu escalier extérieur pourri.

A-t-on idée de ne pas faire vérifier l'état des escaliers et des boiseries dans une maison qu'on n'habite que quelques semaines par an ? D'autant qu'elle n'est pas seule à jouir du chalet de son grand père, Anna, elle le partage avec au moins un frère, je crois, leurs gamins peuvent se tuer, là-dessus !

Quand même, le bourg dans la vallée n'est qu'à cinq kilomètres, qu'est-ce qu'elle fout ? Les routes ne sont pas commodes, certes, il l'a bien vu en arrivant, derrière le chasse neige, quand déjà il regrettait de s'être laissé embarquer dans cette aventure saugrenue.

Il devrait être à Bordeaux à cette heure-ci, en train de dormir au chaud après d'agréables discussions au bar de l'hôtel, avec les collègues du séminaire.

Mais qu'est-ce qu'il lui a pris ? D'abord, elle ne lui plait pas tant que ça, Anna ! Enfin si, mais dans la gamme cinq à sept, ou plutôt douze à treize, rituel de décompression, en alternance avec les séances de muscu.

Mais pas au point de concocter un plan romantique et dangereux d'une escapade en douce dans les Alpes profondes !

Les Alpes profondes, c'est pas mal, ça ! Mais c'est vrai que c'est un bled paumé, pratiquement abandonné. Elle lui en a fait les honneurs, ce matin, quand il avait encore ses deux jambes.

Quelques maisons en ruines autour de la scierie désaffectée ; un couple de vieux avec des chèvres et quelques lapins, à plus de cinq cents mètres d'ici, inutile de crier, d'ailleurs ils doivent être sourds ! Leur fille a une bicoque un peu plus haut, où elle tisse les poils des chèvres, et il y a aussi un joli chalet bien retapé, mais il est habité seulement l'été par des artistes qui y dispensent des cours de peinture.

Bref, ils allaient être tranquilles, avaient dit Anna !

Ça, pour être tranquilles,  ils étaient parfaitement tranquilles. Sans téléphone, et même sans électricité, il l'a constaté en essayant en vain d'allumer la lampe de chevet, avec mainte précaution pour ne pas bouger sa jambe.

Bravo ! Au milieu de nulle part, dans le froid et le noir, avec une jambe bleue, chaude et gonflée, qui fait un angle bizarre avec sa cuisse, il y a mieux comme escapade romantique !

Et ce silence ! Il lui semble ne jamais avoir connu pareil silence, à peine interrompu de temps à autre par un craquement du vieux bois, et la nuit lunaire sans la moindre lampe ou faisceau dans le ciel, angoissant ! Aucune de ces pollutions, lumineuses ou sonores, qui vous donnent l'illusion d'être englobé dans la chaleur humaine du cocon des terriens.

Et évidemment les portables ne passent pas. Qu'est-ce qu'elle fout ? Si ça se trouve, elle est tombée dans un ravin. Il va mourir de faim. Ou de gangrène, ou les deux.

Et même si elle revient, avec un médecin et une ambulance, comment rattraper le coup avec Odile ? Certes il a pu se casser une jambe à Bordeaux, on se casse les jambes partout ! Et Anna est bien capable de maquiller les papiers médicaux s'il doit passer par la case hôpital, c'est une excellente secrétaire. A condition qu'ils arrivent au bureau et pas chez lui.

M… et m … !

Mais qu'est ce qui lui a pris ? Tu parles s'il s'en fout de l'enfance enchantée d'Anna qui jouait les Heidi avec son Pépé dans la montagne fleurie !

Mourir de faim, ça c'est possible : rien à portée de main, et impossible de poser le pied par terre. Il a essayé et a hurlé de douleur. Il peut juste attraper la mini bouteille d'eau qu'il avait sans sa poche pour le voyage.

On peut tenir des semaines sans manger, mais pas sans boire. On va le découvrir à la fonte des neiges, à condition qu'ils trouvent d'abord Anna au fond du ravin. Sinon, c'est le frère imbécile même pas capable de faire réparer son escalier qui va trouver son squelette sur son lit cet été.

Et d'ici là, on va croire qu'il s'est fait la malle avec Anna !

Odile va le croire ! Mais enfin Odile, crois le, bon sang, jamais je ne partirais avec Anna, Odile, crois-moi, c'est toi que j'aime !

Il faut que je lui écrive un mot, je dois bien avoir du papier sur moi…

 

Il replonge dans un sommeil lourd et agité, l'aube vient, et il n'entend même pas arriver l'hélico par-dessus l'avalanche qui a coupé la route…

 


Aimela 22/01/2013 09:28

Une escapade qui lui coute cher, j'espère qu'il s'en souviendra le jour qu'il en aura envie d'une autre ( rires)

valdy 22/01/2013 08:54

erratum :
rappelle
jouer
Sorry ;-)

valdy 22/01/2013 08:53

Bien écrit évidemment ... cela me rappel un livre de S.King dans lequel une malheureuse qui était allée jouée les sado dans un chalet des Appalaches, se retrouve enchaînée aux barreaux du lit, son
vieux mari ayant une crise cardiaque au moment fatidique... Sur 100 pages, King nous tient en haleine avec elle, qui se déshydrate et cherche à se libérer. Sacré S.King .. Sacrée toi ;-)

louv' 21/01/2013 20:19

Très bien écrit comme d'habitude. Mais quelle angoisse ! Remarque, c'est bien fait pour lui :)

Solange 21/01/2013 18:50

Les regrets, les remords et la punition, voilà un récit bien mené. Beau moment de lecture.

Quichottine 21/01/2013 00:50

Tu sais nous emmener là où tu veux... et moi, comme toujours, je me suis laissée faire !

Merci pour ce moment.

Bises et douce journée.

flipperine 20/01/2013 17:40

et sera-t-il sauvé? l'hélicoptère était ce pour lui et attendre comme cela semble long

Nina Padilha 20/01/2013 15:30

Un récit comme je les aime.
Ça vous laisse à peine réfléchir, on sent le froid, le mal être, la culpabilité, l'angoisse...
Mazette que c'est bien écrit !

Carole 20/01/2013 14:15

Il aura la sortie "discrète" qu'il mérite, au moins !

Mony 20/01/2013 10:40

C'est une situation gangrenée. Heureusement que de nos jours les hélicos font des prouesses.
Il aura de quoi méditer pendant sa convalescence
Et dire que ce genre de mec fait se pâmer certaines femmes.

jill bill 20/01/2013 09:11

Voui lu là-bas... Ah les hommes !! Merci emma !

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