du rayonnement culturel de David Douillet

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du rayonnement culturel de David Douillet

En italiques, incipits proposés

Il n’est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c’est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c’était l’habitude. C’est ainsi qu’on se reposait quand on était fatigué d’aller à cheval. Personne n’a jamais eu l’idée de lire à cheval : et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial, l’idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans des étriers[1].

Anna ne lisait que sur son vélo d'appartement.

Pédaler entre le lavabo et la baignoire, sans même un miroir de face, (hélas c'était le seul endroit de l'appartement où l'engin hygiénique avait trouvé sa place), lui semblait- à juste titre probablement- profondément rébarbatif. D'où le livre.

A vrai dire elle n'aimait pas plus lire que pédaler. Le premier jour, elle avait essayé de mettre le vélo devant la télé, pendant que Gabriel prenait sa douche pour se remettre d'avoir monté l'engin sur deux étages. Elle espérait que "les feux de l'amour" lui feraient avaler le pensum. Mais le pédalier faisait un bruit. Un bruit agaçant qui empêchait de saisir les subtilités des dialogues. On pouvait s'y attendre, avec un engin d'occase. Assez ringard. Parce que Gabriel, un peu radin sur les bords, (oui, il faut bien dire "radin"), avait refusé de commander le vélo elliptique que David Douillet proposait aimablement sur le catalogue de la Redoute. Il avait prédit aux velléités sportives d'Anna une durée trop brève pour justifier un tel investissement.

Voila pourquoi Anna pédalait dans la salle de bains en essayant de lire "la première nuit", cadeau de Noël de sa sœur Marielle. Et pour faire passer l'ensemble, elle empruntait en fraude le lecteur de Thomas, quand il était au lycée. Mais le rap ne la stimulait pas vraiment, et, retardant le moment de l'avouer à Gabriel, en quelques jours elle prit en grippe globalement  le vélo, le rap et Marc Levy.

Avant, elle avait essayé le "vrai "sport. Le mois dernier, en fait. Elle avait persuadé son faux frère Victor (le fils de l'ex de son père) de l'initier aux joies saines du jogging qu'il se vantait de pratiquer le dimanche matin au parc du Pingouin. Mais la seule sortie qu'ils firent ensemble fut catastrophique.

La scène hantait encore les cauchemars d'Anne : ce fut d'abord une pierre qui tomba à un mètre de son pied. Victor se retourna. Au bord de la chaussée aux pavés disjoints, deux types le regardaient, l'air narquois. L'un d'eux se baissa, ramassa un morceau de projectile, et comme s'il jouait au bowling, le lança vers Victor, en contrebas. Celui-ci fit un bond de côté[2] et, uniquement soucieux de sa petite personne, en bon faux frère qu'il était, il cavala et abandonna carrément Anna aux assaillants. Il se trouvait que ceux-ci n'en voulaient qu'à Victor (Anna ne chercha pas à savoir pourquoi, du fait que depuis elle ne lui adressait plus la parole)  et tournèrent les talons en ricanant.

Je n'arrive à rien, pleurnicha-telle au téléphone à Armelle, si on allait ensemble à la piscine ?

Mais quand Armelle arriva, il pleuvait. Quel ennui. Que reste-t-il à faire un jour férié quand Gabriel est d'astreinte, Thomas en séjour linguistique, et qu'il tombe des cordes,?

- Ne nous laissons pas abattre décida Armelle. Il te reste du martini et des chips ? Eh bien on va se faire un DVD. Et arrête de gémir ! Après tout, ils ne sont pas si moches, tes bourrelets ! Avec une chemise flottante on ne les voit même pas. Et tu sais, moi aussi j'ai eu quelques ennuis.

Pour Noël, tu te rappelles, ma belle mère m'a offert un coffret cadeau "culture et bien être". Un spa, un massage. Une série de causeries au Collège de France, tu vois le genre : "éthique et génétique", ou "Immanence et transcendance".  Une entrée pour le dernier Johnny à Bercy ! Le bol que j'ai ! Et un trimestre de cours de peinture.

Là ça avait bien commencé, je t'avais même envoyé un SMS. Un prof super beau, Renato... et super nul. Comme prof je veux dire, sinon comme dragueur il se défendait. Il officie dans son propre atelier, chouette, une vieille maison, rue des basses eaux.

Dans une cage suspendue à côté de la porte, un perroquet vert et jaune n'arrêtait pas de répéter : " Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Sapristi ! " Il parlait un peu l'espagnol, et aussi une langue que personne ne comprenait [3]. Même pas Renato qui l'avait ramassé à demi-mort sous un banc public. Et il chantait la Paimpolaise avec l'accent du sud ouest. De ce fait Renato l'avait appelé "Babel".

Je me rappelle fort bien comment je cessai de peindre[4]. Des iris j'avais faits. Super beaux, je t'assure.

J'allais fièrement les poser sur le panneau où le maitre nous faisait l'honneur de commenter notre travail chaque soir. Et là le Babel se met à susurrer : "elle est nulle, elle est nulle cette Armelle". Me fais pas croire qu'un volatile peut avoir sa propre appréciation artistique.

Alors j'ai fait un bond félin vers le tableau, saisis un canif dont je me servais quelquefois pour racler ma palette et, à coups répétés,  lacérai la toile que j'étais en train de peindre et ne fus contente que lorsque je l'eus réduite en lambeaux[4].

Après ça, évidemment mon stage était fini. Enfin, il me reste un massage philippin à l'ananas, et un spa.

Au fait, une conférence au Collège de France, ça te dit ?


[1] Italo Calvino. Si par une nuit d'hiver un voyageur [2] Andrei Karpov. Le pingouin [3] Incipit non encore identifié  [4] Alberto Moravia. L'ennui

abeilles50 13/01/2010 08:45


Bonjour,
Pauvre femme qui se plaint tout le temps... lol
Nulle en peinture, en sport... y en a qui n'ont pas de chance !
Bon, il lui reste le spa : ça devrait le faire...
Plaisant à lire... merci.
Bonne journée. Bizzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz


Solange 13/01/2010 00:31


Pas plus de chance en peinture qu'en vélo stationnaire. C'est un texte très amusant, déplaisant pour celle qui le vit, mais agréable à lire.


aimela 12/01/2010 10:58


Je m'amuse autant à relire ton texte Emma . Bises


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