Deux petits nègres s'assirent au soleil

Publié le 23 Septembre 2012

pour Miletune, sur un tableau de Sixte

 

 

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Miss Marple ?


Vous ici ? What a nice surprise !

Ça fait combien ? Trente ans qu'on ne s'était pas croisés ?

Vous êtes superbe, ma chère. N'est-ce pas là le tricot que vous avait offert Miss Cavendish, la chanteuse dont vous aviez fait la connaissance à l'hôtel Bertram ? Pour vouloir gagner ainsi vos faveurs, elle avait forcément quelque chose à se reprocher, ne serait-ce que cette détestable habitude de commander du cake pour le thé, au lieu de scones, avec la clotted cream.

Elle aimait tellement le rose, Daphne Cavendish, de son vrai nom Mary Wingham, fille naturelle de Lord Vermont. Je reconnais que sur ce coup-là, vous avez été forte.

Pour une Anglaise.

Il n'était pas évident de deviner que c'était le serpent minute caché dans le réticule de Miss Scarlett qui avait tué le Colonel Mustard.


Mais que faites-vous ici, Jane, dans cette pension  de Brighton ?


Moi-même, au cas où vous vous le demanderiez, j'y suis pour travailler avec mon ami Hastings sur mes mémoires, un ouvrage qui fera référence.

Ce brave Hastings me sert de secrétaire parce que, vous le savez peut être, je ne veux pas toucher à ces diaboliques machines à écrire. Mais lui prétend qu'il supplée aux défaillances de ma mémoire, ce qui ne manque pas d'arrogance.

N'est-il pas, comme vous dites ici ?


Je vous imaginais soignant vos roses Queen Victoria dans votre cottage de Ste Mary mead, jouant au rami avec le révérend Bringles et le major Ackroyd, et cancanant à l'infini avec les soeurs Mc Ginty.

Me direz-vous ce qui vous amène à Brighton ? Ah non, ne le dites pas, je vous fiche mon billet que je l'aurai trouvé avant le diner de ce soir.


Toujours aussi peu bavarde, pourquoi me snobez-vous, Miss Marple ? Probablement êtes-vous envieuse de mes nombreux succès ? Mais il n'y a pas de quoi, voyons, vous n'êtes qu'une femme, après tout. Et fussiez-vous née homme, il est peu probable que vous auriez reçu la formidable intelligence de Poirot.

Moi-même, voyez-vous, je suis admiratif devant cette qualité si British qu'on appelle le "quant à soi ".  Cela vous réduit une scène de crime atroce à une flaque de sang discrète, presque proprette, et les passions, tellement vulgaires, ne s'exposent pas au grand jour, à supposer qu'elles osent s'exprimer.

Que cela est admirable ! Imaginez qu'  hier, à la télévision de la salle de jeux, j'ai vu gicler de la cervelle sur un papier peint. Shocking, absolutely shocking, ma chère. Il est heureux que ces horreurs nous aient été épargnées.


Avez-vous aimé, ou haï, Jane ?

Vous ne répondez pas. Vous ne me regardez même pas. Que voit donc votre regard vide ?

Comme vous voulez !

Le soir tombe, il va être l'heure de regagner les rayons de la bibliothèque, m'accompagnez-vous ?


Sherlock, au pied !

 

Deux petits nègres s'assirent au soleil.
L'un d'eux fut grillé
et il n'en resta donc plus qu'un.


Un petit nègre se trouva tout seul.

Il alla se pendre

et il n'en resta plus aucun.


Rédigé par Emma

Publié dans #à propos de la peinture

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Lorraine 26/09/2012 15:22

Comment ne pas savourer le monologue d'Hercule Poirot, si semblable à lui-même, émaillant son discours de petites rosseries qui laissent Miss Marple de glace! Comment ne pas se prendre au jeu des
identités, reconnaître le Capitaine Hastings, hésiter devant Miss Scarlett ou le Colonel Muster échappés du Cluedo? Et comment ignorer la férocité désinvolte et voulue de la finale : Sherlock, au
pied!...Pauvre chien affublé du prénom du rival honni! Deux petits nègres restent face à face...Tu m'as donné une frénétique envie de relire les Agatha Christie et les Conan Doyle sans
discrimination aucune, mais dès ce soir...Merci, chère Emma, pour cet esprit plein de finesse qui nous enchante toujours.

Solange 25/09/2012 00:49

Intéressante cette conversation que j'avais lu sur miletune. On reconnait bien le style vieille anglaise.

Carole 23/09/2012 23:09

Une savant concentré de "Christie" ! Un univers que je trouve fascinant parce que le mal y est toujours vaincu par la raison, et le ridicule par l'intelligence - selon des lois tout à fait
contraires à celles du monde réel.

flipperine 23/09/2012 18:11

un succès ce livre des 10 petits nègres

armide+Pistol 23/09/2012 15:55

Quelle rencontre !

Jeanne Fadosi 23/09/2012 13:46

charmante conversation ! c'est vrai que malgré la végétation méditerranéenne, cette dame fait très british

cathycat 23/09/2012 12:27

Oh que tu m'as fait rire ! surtout avec ta chute !!! j'entends d'ici l'accent pincé et distingué qu'il faut pour se plonger dans ces polars au charme inimitable ! Bravo et merci pour ce régal !!!
Bisous

Quichottine 23/09/2012 10:21

Joli !!
J'adore cette rencontre sous le signe des romans policiers.
Merci pour ce moment, Emma.
Passe une belle journée.

Martine27 23/09/2012 09:54

Ca aurait pu être drôle si Agatha avait fait se rencontrer Miss Marple et Hercule Poirot.

valdy 23/09/2012 09:36

So charming Dear Emma ;-)

jill-bill.over-blog.com 23/09/2012 08:41

Vi lu sur mile et une... Autant d'histoires que de participations, c'est super Emma !

louv' 23/09/2012 08:21

Savoureuse, cette conversation "so british" entre livres de bonne compagnie !