comme une algue...

pour miletune

d'après  Siqeiros

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Comme une algue

 

C'est un rêve qu'elle fait souvent. Elle flotte sur la mer. La vague avance et recule et  parfois  la laisse sur le sable, étale, tranquille, abandonnée comme une algue. Elle est morte et pourtant elle voit sur les rochers la silhouette d'un homme qui se découpe en noir sur le ciel rouge.

Elle se réveille alors en sursaut, et angoissée. " Stronzo ! Ordure !" siffle-t-elle entre ses dents. Et elle se lève, parce qu'elle sait qu'elle ne pourra pas se rendormir.

-    Maria, gémit alors Luca…

-    Rendors-toi, ça n'est rien…

Alors elle s'en va déplier la planche à repasser dans la cuisine, ce sera toujours cela d'avance.  Mais dans le silence de la nuit,  les souvenirs se font pressants opressants...


La première fois, avec Luca, c’était dans le petit port d’Eldira, sous une barque retournée, où une pluie violente les avait contraints à s’abriter. Dix-huit ans tous les deux, pour la fête qui avait fait d’eux des amants. Le soleil sous la pluie.

Ils avaient ensuite pris l’habitude de se retrouver dans la maison des saisonniers, au milieu des vignes de Giuseppe, inhabitée en dehors de la période des vendanges.

Comme tout le monde Luca craignait Giuseppe, son père, qu'on appelait Il volpe, et ils ne se risquaient dans la maisonnette que lorsqu'il était sûr que celui-ci était à la ville. "Le renard" n’aurait de toute façon pas accepté une union avec la fille de la pauvre Francesca, la veuve noire à l’esprit un peu égaré.

Et puis…

Les mains de Maria se crispent sur le  linge. Non, elle ne veut pas à nouveau revivre cette scène. Mais les images reviennent et reviennent. Après si longtemps !

Même quand elle dort, l’homme noir la guette encore…

Luca, dit-elle tout haut, Luca ce n’est pas ma faute. Luca, je n’ai parlé de cela à personne. Même pas au padre Ignazio.  Et surtout pas à toi.

Pourtant Maria en a parlé. Une seule fois.

Ce jour-là, quand elle a réussi à bouger, elle a couru, couru comme une folle vers l’église, il lui semblait qu’il n’y avait que là  qu’elle serait à l’abri. Et elle s’est pratiquement jetée sur son frère Raffaele qui bichonnait sa vieille moto derrière un muret.

Le garçon l’avait attrapée en riant :  "Holà, Maria, tu es poursuivie par le diable ?". Elle lui avait dit.

Tout. Luca, la maison des saisonniers dans les vignes.

Ça, Raffaele le savait sans qu’ils  en aient jamais parlé.

Elle lui dit aussi l’homme noir.

- Son nom, Maria, son nom. Je vais le tuer.

Je ne le connais pas, Raffaele, je ne l’avais jamais vu. Je sais juste qu’il a une voiture décapotable.

La voiture décapotable était une invention, bien sûr, Maria l’avait vue sur l’écran du cinéma en plein air qui venait une fois par mois sur la place, dans la camionnette d’Emilio.

Parce que l’homme noir n’avait pas eu besoin de voiture, décapotable ou non.

Il était chez lui.

Luca venait de partir, parce qu’il ne voulait pas rater l’entraînement de foot à Cancaleone. Déjà, son vélo soulevait la poussière sur le chemin poudreux.

Maria était restée étendue sur le petit lit métallique, et goûtait la brise de mer qui rafraîchissait cette fin d’après-midi ; les cigales lancinantes semblaient être tout ce qui restait de vie sur terre.

Elle ne l’avait pas entendu arriver. Souple et silencieux comme un renard.

Il volpe, son fusil sur l’épaule comme toujours. Ses dents blanches dans la pénombre. Elle entendait encore sa voix basse, et rauque "puttana, zoccola, tu as mis le grappin sur mon fils, hein, puttana, tu crois peut être que tu vas avoir mes vignes et ma maison ? "

Maria cherchait désespérément à se couvrir, sa robe avait glissé entre le lit et le mur… Giuseppe avait défait son ceinturon.

À la fin de l’été, quand il fut avéré que malgré les précautions qu'il prenait,  Maria était enceinte, Luca devint fou de joie. C’était la seule façon, disait-il, pour que sa mère, la si pieuse Immacolata accepte de plaider leur cause auprès de Giuseppe.

Après les réprimandes d’usage du père Ignazio, on les avait mariés, en vitesse.

Maria sourit en repensant à Immacolata mains jointes et visage fermé, assise dans l’église à côté de Francesca, comme deux corneilles noires hostiles.

L’absence de Giuseppe était assourdissante. Il chassait dans les collines.

Quand Renzo était né, Luca avait parcouru la rue du village avec son accordéon. 

 

Et toujours ce doute, depuis quarante-six ans, quand elle regardait l’épi si particulier dans les cheveux noirs de Renzo. Le même que celui de ce grand-père qu’il n’avait jamais vu, même en photo : "il volpe"…

 


Solange 23/05/2011 02:48


Je redis ce que je t'ai déjà dit c'est très beau.


m'annette 21/05/2011 10:50


je reprends les mots de Quichottine, tu as une belle écriture...
bises


Quichottine 20/05/2011 14:42


Tout ce temps... et ce secret si lourd à porter.

Est-elle vraiment heureuse, finalement ?
Je ne sais...

Mais tu as écrit là un très beau texte. Merci pour ce partage.

Passe une bonne fin de semaine.


Mony 20/05/2011 08:32


C'est un très beau texte superbement écrit. Comment vivre avec les non-dits et la honte ? Malgré cela l'amour triomphe pour ce couple et c'est formidable.


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