Ceux-là.

 

pour miletune, sur une oeuvre de Fany Ferré

 

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Elle les regarde depuis l'œil de bœuf du grenier.

Les autres fenêtres côté rue sont toutes condamnées, les volets renforcés avec des barres de fer. De même que la porte d'entrée.

 

Au début, elle ne s'était pas méfiée.

Elle n'avait même pas su que c'était le début.

Au milieu de l'été il y avait eu ces groupes de jeunes qui stagnaient dans la rue, et avaient disparu au matin. Des jeunes normaux, tous pareils, en uniforme de jeune,  jean et ti shirt.

Elle n'y avait pas porté grande attention, elle avait pensé qu'il devait y avoir pas loin un rassemblement, une de ces drogues parties en plein air, comme on en voyait à la télé.

Du temps de la télé.

Par précaution elle avait  bien fermé la maison pour aller au magasin central.

Mais au retour elle s'était trouvée tout à coup cernée par une bande silencieuse, et en quelques secondes dépouillée des provisions qu'elle venait d'acheter. Ils ne l'avaient pas molestée, mais elle était restée un  moment assise sur le trottoir,  à essayer de retrouver sa respiration.

C'est ce jour-là qu'elle avait mis les barres aux volets et à la porte d'entrée.

Joseph, il y a bien longtemps, avait prévu ces dispositifs, après les évènements.

Avec le comité de quartier, il avait aussi monté les hauts murs autour des jardins, et aujourd'hui, elle s'en félicite. Cela permet d'avoir de la lumière par les fenêtres de derrière, ce qui est appréciable puisque les panneaux solaires sont tombés en panne l'un après l'autre, et qu'elle doit économiser le peu de courant qu'ils délivrent encore pour manger chaud, de temps en temps. 

Elle ne se fait pas trop de souci de ne plus pouvoir sortir. Dans le bunker du jardin, à côté du puits, Joseph a entreposé assez de nourriture pour des années, et il y en a deux fois plus que prévu, vu qu'il n'est plus là. Et des semences aussi.

Sa vie est finalement agréable, entre le jardinage et les livres dans le grenier.

Certes, parler lui manque, mais le soir elle papote un peu avec Madame Austen, la voisine, en tapant le mur avec le balai.

Formidable idée qu'avaient eue les comités de quartier de donner des cours de morse, après les évènements, quand tous les medias s'étaient tus.

Et puis il y a le vieux phono à pavillon, et les deux disques qu'elle connait par cœur : Lucienne Delyle, et Maurice Chevalier.

Souvent, elle remonte la manivelle et elle  chante pour accompagner leur voix crachotante :

Moi qui l'aimais tant
Je le trouvais le plus beau de Saint-Jean,
Je restais grisée
Sans volonté
Sous ses baisers

Et elle porte un toast à la photo de Joseph à côté du phono, en regrettant qu'il n'ait pas pensé à stocker plus de muscat, parce que la vodka à l'eau lui donne la migraine.

Oui, finalement, la vie est assez agréable.

 

S'il n'y avait pas CEUX-LA.

Ils défilent maintenant jour et nuit. Des familles. Plutôt des tribus. Elle se demande d'où ils viennent. Impossible de le savoir parce qu'ils ne parlent pas. Vêtus d'oripeaux inidentifiables. Encore humains pourtant, puisqu'elle voit des bébés accrochés à des femmes.

 

Elle se détourne de l'œil de bœuf en soupirant, rassurée de se sentir  en sécurité dans sa forteresse.

C'est alors qu'elle la voit.

Dans l'encadrement de la porte de l'escalier, se tient une fille au regard aigu, en loques, grisâtre de ses pieds nus à sa chevelure emmêlée. Dans les quatorze ans peut être, accompagnée d'un chien jaune efflanqué.

 

En hommage à Madame Doris Lessing

 

 

 

 

 

louvopale 23/06/2011 22:58


Vision apocalyptique, certes, pas forcément de la science-fiction hélas...Ca donne froid dans le dos mais l'écriture est belle.


ludmilla 23/06/2011 14:13


Elle (et son Joseph disparu qu'elle continue d'aimer et pour qui elle garde encore de provisions)a bien du mal à vivre dans ce monde désaffectué. Tu nous donnes un très beau rendu de l'image,
sensible et pourtant percutant. J'apprécie moi aussi Doris Lessing... et les traductions en français. je vous recommande Jane Somers - journal d'une voisine, pour l'écriture et l'humanité qui en
ressort.


Solange 21/06/2011 14:39


Une histoire qui laisse un malaise parce que possible...


valdy 19/06/2011 20:29


Bonsoir Emma,
Ton écriture est belle et limpide. On est vraiment dans la tête du personnage central conforté dans son bien-être et ses provisions, jusqu'à la chute, saisissante de justesse dans l'évocation de la
misère incarnée. Bravo encore une fois...
Valdy
1 question peut-être bête, pour Doris Lessing (dont je n'ai lu que 2 livres) ,l'histoire est-elle en lien avec un livre d'elle ou est-ce juste un hommage ?


Armide + Pistol 18/06/2011 19:05


On se prendrait presque à souhaiter vivre dans un bunker parfois. De nos jours, le temps est une denrée rare : plus de temps ni pour la famille, ni pour la vie sociale, ni pour les enfants, ni pour
les parents, ni pour les amis. La société semble en effet bien silencieuse, voire hostile, surtout dans les quartiers sensibles où seule la force vous assure le droit de survivre.


Quichottine 18/06/2011 13:33


Là, j'ai peur.


Libre necessite 18/06/2011 12:47


belle écriture. l'illustration me semble représenter une oeuvre d'Ousmane Sow. Bonne journée dan


Martine27 18/06/2011 09:11


Voilà une société post-apocalyptique qu'on a guère envie de connaître. Une suite est prévue j'espère ?


Nina Padilha 18/06/2011 08:21


Cauchemar. Malaise.
Je ne sais que dire d'autre.


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