cent grains d'Hellébore

  • alinea
  • contes

 

Cent grains d'Hellébore, conte biscornu

 

toile.jpg

 

                             Au centième coup de minuit, un peu fripée et de très mauvaise humeur, la belle au bois dormant s'éveilla dans le vieux coucou bavarois où le génie de la lampe, un peu éméché, l'avait séquestrée par mégarde cent ans plus tôt.

 

Cet événement déplorable s'était produit lors du CSC (Congrès Séculaire du "Charme"), (entendre par "charme" "professions de l'enchantement ", à ne pas confondre avec un quelconque MIDEM du X), qui se tenait cette fois là dans le château du Comte Dracula.

 La tenue du CSC laisse d'ailleurs quelque peu à désirer depuis l'an mil, puisqu'on y voit, hélas, de plus en plus de seconds couteaux de la sorcellerie, jeteurs de sort pouilleux auxquels se mêlent des sorcières malveillantes, ou des mégères haut placées animées de sombres intentions à l'égard de leurs  douces belles filles.

Cette session-là, les marâtres de Blanche Neige, et de Cendrillon, ainsi que Carabosse (qu'elles avaient prise en stop dans leur carrosse à Avallon ), avaient fait le déplacement jusqu'à la Transylvanie, bien décidées à  extorquer à Marcel, le génie de la lampe, les noirs secrets de l'orient.

En effet, elles se trouvaient dans une impasse. Depuis des siècles, elles échangeaient fébrilement des recettes prétendument fatales. Mais toutes, qu'elles soient traditionnelles : liqueur de rognures d'ongles, bave de crapaud, ou sophistiquées, comme la décoction de cheveux de centenaires roux, ou le fiel de crocodile borgne, se révélaient foireuses.

Fidèles à la coutume enseignée il y a des lustres par la vieille Baba-Yaga,  elles pimentaient toujours leurs philtres avec cent grains d'Hellébore.

De ce fait, et sans qu'elles comprissent[1] pourquoi, ces préparations provoquaient, chez les palefreniers et les soubrettes qui servaient de cobayes, de puissants désordres intestinaux, éliminant du même coup les poisons avant qu'ils aient pu agir.

C'est ainsi qu'à la pause entre la conférence de Merlin et celle de David Copperfield, ces dames, incognito sous des voiles noirs, avaient investi le bar du dragon, où Marcel se goinfrait de toasts à la mandragore. Ce qui le changeait agréablement des dattes séchées qui constituaient son ordinaire dans la lampe.

Elles entreprirent de le séduire avec moult compliments, roueries qui ont fait leurs preuves depuis la nuit des temps auprès de la gent masculine. Et Marcel était sans nul doute un spécimen masculin, curieusement dépourvu de pieds, mais très musclé du haut. Elles le  saoulèrent de paroles mielleuses et de liqueur d'ortie des Carpates, une spécialité maison.

 - que vous êtes joli, que vous nous semblez beau ! Sans mentir, si votre pouvoir se rapporte à votre sex appeal, vous êtes le phénix des invités du CSC !

A ces mots, Marcel ne se sentit plus de joie, il prit l'une des marâtres voilées (il se trouve que c'était Carabosse) par le cou et lui dit :

- vas-y donc, poupée, fais un vœu !

Le vœu de la dame était fait depuis longtemps : se débarrasser de la Belle, mais l'alcool d'ortie (traitre comme la sangria) faisant son effet, sur elle même comme sur Marcel, elle tituba et chuta avec lui sur les peaux de loup qui recouvraient le dallage du bar du dragon. Ce qui fit que sa pensée troublée à elle, et l'imprécision de ses incantations à lui, eurent pour effet d'aspirer la Belle, depuis le château de son père (où elle pleurnichait depuis cent sept ans qu'elle voulait un rouet, et qu'on allait voir ce qu'on allait voir si on ne lui en donnait pas, na!), et slurp, de la comprimer dans le coucou bavarois, un cadeau de la Lorelei au propriétaire du château.

Sur ce, la cloche avait sonné, signalant la reprise des conférences, et la Belle resta coincée là, pour cent ans, comme son destin l'avait approximativement prévu.

Au centième coup de minuit donc, elle s'éveilla et sortit du coucou, pour trouver un château désert, Vlad l'empaleur étant alors occupé par le casting de Twilight 10, et le CSC se tenant cette fois là à Poudlard.

Un peu décontenancée, elle monta dans le donjon où elle vit enfin quelqu'un à qui parler : près d'une fenêtre garnie de vitraux, une très vieille femme filait la laine.


[1] Ouais, je l'ai fait !

 

Gérard 28/12/2015 23:43

Tu ne manques pas imagination , bravo Emma

Quichottine 15/01/2014 12:54

Et bien !!
Bravo, Emma. J'adore !

valdy 25/11/2012 11:08

Mais tu sais Emma, moi, j'aime beaucoup le fantastique... en effet .. j'ai beaucoup de mal à garder les pieds sur terre ;-)

Renée 13/11/2012 18:20

drolement inspirée.....tes textes sont super...

Lorraine 13/11/2012 15:39

Ce n'est pas le "Tournoi des sorcières", mais quelle savante tu es dans l'art de nous en conter! J'arrive ici projetée parle sort, sans aucun doute, et me voilà réjouie par tes connaissances à la
fois ancestrales et ultra-modernes, où la Belle au Bois Dormant dort dans un coucou tandis que Carabosse et les marâtres assistent au congrès du CSC...C'est un délicieux philtre que tu as concocté
pour tes lecteurs, chère Emma, et malgré les graines d'Hellébore, j'en redemande....

jill bill 27/01/2012 10:13

Elles pimentaient tjs leur phyltre avec cent grains d'hellébore...Oups ! Clin d'oeil de jill depuis le coucou !! Merci Emma

Mony 08/07/2011 10:40


J'aime quand tu "biscornues" Mony


Martine27 08/07/2011 09:17


Ah ça c'est un conte comme j'aime !


jill-bill.over-blog.com 26/10/2010 13:09


Subjonctif imparfait... Ouais tu l'as fait parfait l'ensemble Emma... Merci, bises de JB amusée....


margimond 23/05/2010 22:36


De l'humour comme je l'aime !
Ah ma brave dame, les valeurs ne sont plus ce qu'elles étaient jadis...


sophie 20/05/2010 18:03


Je viens de passer chez toi un délicieux moment...Tu as l'art du conte mais tu le sais déjà! je ne regarderai plus les graines d'hellébore de la même façon et je suis certaine que devant elles je
penserai à toi.
Belle fin de journée Emma.
C'est un réel plaisir de venir chez toi.


aimela 16/05/2010 13:15


Pour être biscornu, il l'est et j'adore, merci de ce moment plaisant


ludmilla 14/05/2010 12:30


quel bonheur ton écriture ! c'est de l'excellent Emma ! et puis tant de choses à découvrir, toujours avec tes textes.


Alice 14/05/2010 09:46


Chaque ligne surprend, j'adore ! bravo pour ce texte très biscornu !


Solange 14/05/2010 03:56


Parfait, c'est un conte assez extravagant, bien réussi.


Personnaly © 2014 -  Hébergé par Overblog