balade irlandaise, 4.

chatpitre 4. rencontre avec ma fille

 

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Quelques jours plus tard, Marian était accoudée au bastingage du ferry qui la ramenait en Angleterre, en même temps que les enfants de l’Alpage et leurs moniteurs. Depuis le départ de Calais, le vent faisait voler l’écharpe de mousseline jaune paille enroulée autour de son cou. Elle abrita ses yeux d’une main pour suivre du regard une compagnie de mouettes qui se disputaient en piaillant les déchets de poisson qu’un pêcheur jetait par dessus le bord de son bateau. La mer calme reflétait un ciel gris perle et la traversée serait sans problème.

Elle avait l’impression d’avoir vieilli de dix ans ces dernières semaines. Elle voulait connaître sa fille, elle en était tout à fait sûre. Après, on laisserait les évènements se dérouler d’eux même…

Les moniteurs avaient proposé un karaoké aux enfants, auquel eux-mêmes participeraient, cela ferait passer plus vite le temps de la traversée. Un groupe de jeunes musiciens sympathiques avaient proposé l’accompagnement musical, et tous s’enthousiasmaient à la perspective de se produire devant un public acquis d’avance, même si certains passagers s’étaient éloignés la mine excédée. Marian, curieuse, se rapprocha du spectacle improvisé.

Vue de près, Ellen était vraiment ravissante : une taille élancée, de longs cheveux noirs bouclés, d’étonnants yeux verts dans ce visage doré.

 Elle a mes yeux …pensa Marian.

Sans hésiter Ellen se saisit du micro que tendait l’un des musiciens et chanta "I will survive "  avec beaucoup de conviction. Sa voix bien placée et les mouvements gracieux dont elle accompagnait son chant révélaient une fascinante personnalité, fournissant à Marian un prétexte pour l’aborder. Elle s’arrangea pour se trouver à proximité de la jeune fille à l’issue de la prestation.

- Vous avez du talent. Où avez-vous appris à chanter ?

Ellen rit :

- Oh, nulle part, vous êtes bien la première à m’encourager ! Non, je fais ça par plaisir, sans plus.

Ce que j’aimerais par dessous tout, c’est faire du théâtre… Hélas, pour mes parents, c’est exclu. Le monde du spectacle leur fait peur ! Ils trouvent que ça n’est pas "sérieux ". Je donnerais tout pour y arriver, mais pour cela, il faudrait que je sois à Londres.

- A Londres ? l’encouragea Marian…

- Oui bien sûr ! C’est à Londres qu’il faudrait vivre, ou à Paris peut être ! Les théâtres, l’animation, ce doit être fabuleux ! Pour suivre des cours aussi, sans quoi c’est sans espoir. Mais c’est un rêve, je le crains… Mes parents élèvent des moutons en Irlande, alors vous pensez ! Je vais choisir une filière universitaire qui les rassure, à Londres. Là, sur place, je verrai s'il y a des opportunités d'approcher le monde du théâtre. Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, fit Ellen en tournant son visage vers le large.

Marian ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine admiration devant le caractère bien trempé de la jeune fille, et d'être touchée par l'affection qu'elle semblait porter à ses parents.

Le cœur de la jeune femme battait la chamade. Elle dénoua, renoua son écharpe pour se donner une contenance. Et, sans plus réfléchir aux conséquences, elle lança le plan qu’elle venait d’échafauder fiévreusement :

- Ecoutez ! J’ai un appartement de cinq pièces à South Kensington, où je vis seule. Vous pourriez vous installer chez moi si vous voulez…

Ellen la fixa d’un air incrédule : de l’émerveillement mêlé de méfiance envers cette offre aussi généreuse que saugrenue de la part d’une étrangère se lisaient dans son regard.

Elle plissa le nez en une drôle de grimace.

- Mais …vous ne me connaissez pas ! Et si j’accepte votre proposition … mais non, je suis bête, vous me faites marcher !

 La jeune fille semblait soulagée d’avoir trouvé une explication logique.

- Je vous assure que je ne plaisante pas, Ellen, reprit Marian. Cet appartement est immense, et je m’y sens un peu seule. Je comptais justement mettre une annonce pour trouver une co-locataire. Vous me paraissez douée pour la scène, mais pour vérifier si votre vocation est solide, pas d’autre moyen que de la mettre à l’épreuve. Il vous faut un environnement stimulant, des professeurs expérimentés, de bonnes conditions de travail…    

- Comment savez-vous mon nom ? demanda la jeune fille soudain redevenue méfiante

- Euh… j’ai entendu les autres vous appeler ainsi tout à l’heure. Ellen, c’est bien cela n’est ce pas ? Moi c’est Marian, Marian Carlow. Je travaille à Londres. Appelez-moi Marian, ce sera plus simple.

Elle avala sa salive. Surtout, la mettre en confiance, maintenir le dialogue.

- Vous disiez que vous venez d’Irlande ? C’est drôle, mon père est Irlandais, nous avons vécu à Dublin, puis à Barney, près de Limerick, d'où est originaire sa famille. Et vous ?

Ellen était comme fascinée par l’inconnue ; un monde nouveau semblait s’ouvrir devant elle. Elle répondit :

- Oh, un petit village, près de Duncormick, dans le sud du Wexford : des moutons partout, des pâturages, encore des moutons. Je suis allée une fois à Dublin, avec mes parents. Je n’avais jamais vu tant de gens courir partout, sinon à la télé !

- Eh bien, Ellen ? C’est d’accord ? Je vous assure que je serais ravie de voir une jeune comédienne partager mon appartement. Le partage d’un logement est chose courante à Londres, vous savez !

Marian avait dit " comédienne ", les scènes des plus prestigieux théâtres londoniens défilaient dans la tête d’Ellen à présent. Elle retomba brusquement dans la réalité.

- Et mes parents ? Ils ne voudront jamais ! Jamais…

Mue par une impulsion subite, la jeune fille sortit de la poche intérieure de son blouson un portefeuille, et en tira un cliché qu'elle tendit à Marian. On y voyait deux personnages et une quantité de moutons dans une prairie dorée par le soleil couchant. La scène était poétique, bucolique, à la façon d'un tableau naturaliste du 18e siècle. L'homme, grand, un peu voûté, tenait tendrement par les épaules une frêle petite dame en jeans, à l'air énergique. Tous deux avaient les  cheveux argentés.

- Vous voyez, je ne leur ressemble pas beaucoup, dit Ellen dans un éclat de rire.

Elle ne semblait pas le moins du monde gênée de dévoiler ainsi qu'elle était adoptée. Elle redevint sérieuse.

- Ils n'ont que moi, voyez-vous, et ils sont tout pour moi, tout ce que j'ai comme famille. Ils prennent de l'âge, et je ne peux les abandonner ainsi pour des projets qui leur font peur.

Déjà les moniteurs rassemblaient les enfants, car les falaises de Douvres émergeaient du brouillard. Bienvenue chez nous, songea Marian.

- Je dois vous quitter, dit Ellen, j'ai été enchantée de vous rencontrer.

- Attendez, voici ma carte, prévenez moi quand vous arriverez à Londres, je vous prie, cela me fera plaisir…

Sur un gentil signe de la main, Ellen s'éloigna.

Marian passa les bretelles de son gros sac à dos, attrapa sa besace, mais avant d'y enfouir son appareil photo, elle cria : "Ellen ! "La jeune fille se retourna, surprise, et Marian en profita pour la photographier.

- Je vous enverrai la photo, cria-t-elle alors que la foule engloutissait sa fille.

 

suite demain : la révélation


Armide + Pistol 09/07/2011 08:25


Une entrevue difficile, mais menée avec beaucoup de justesse.


Quichottine 07/07/2011 10:29


Une belle rencontre, j'ai hâte de lire la suite...


aimela 07/07/2011 09:38


J'espère que les révélations ne vont pas casser le rapprochements, je viendrai demain pour lire la suite , c'est tellement palpitant cette histoire


Nina Padilha 07/07/2011 08:17


Tu nous tiens en haleine...


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