Autant en emporte le vent.

pour Miletune

 

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                     Voyez-vous, Madeleine, je suis souvent taraudé par l'idée affligeante que cette bibliothèque puisse un jour finir à tous les vents dans une brocante.

Autant en emporte le vent, me direz-vous, il n'est plus nécessaire, à notre époque, d'apprendre un livre par cœur pour le sauver de l'oubli : Google numérise tout. Des chiffres et des lettres, en quelque sorte…

Certes, mais ces livres sont bien plus pour moi que ce qu'ils semblent montrer, ils ont emprisonné un peu de l'âme de mon grand-père et de mes parents, et des petits enfants que nous fûmes.

Je les palpe, parfois je les hume.

Leur texture particulière et leur odeur me font distinguer les yeux fermés l'ouvrage illustré sur papier glacé des livres bon marché aux pages rêches, qui ne sont pas de moindre intérêt, il faut en convenir.

Non je ne vais pas vous faire le coup des livres fleur bleue ou à l'eau de rose qui laissent échapper des bouffées parfumées, ni des corsaires qui se lancent à l'abordage dès le douzième coup de minuit.

Vous et moi, Madeleine, avons passé l'âge de ces jolies fariboles.

 

Voulez-vous encore un peu de thé, ma chère ?

Vous rappelez-vous Lope de Vega, qui, à l'article de la mort, appela son confesseur pour lui souffler : "Mon père, Dante m'a toujours emmerdé. " ? 

Il doit falloir  l'entrainement de toute une vie pour ne pas oublier de placer un bon mot juste avant de quitter ce monde. Encore faudrait-il être assuré qu'un biographe soit là pour le recueillir. Mieux vaut sans doute prévoir une épitaphe bien sentie.

 

Que restera-t-il d'ailleurs, à cette minute ultime, des pépites que la mémoire a charriées en vrac comme des épaves : Odeur du temps, brin de bruyère... un trou de verdure où chante une rivière... mon enfant ma sœur… Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur... frères humains, frères humains… à la septième fois, les murailles tombèrent ? des voix off qui murmurent des mots, des bribes de beauté, ou peut-être quelques jurons, qui se bousculent, se chevauchent, et finissent en tourbillon de borborygmes dans le trou du lavabo ?  

 

Eh bien, Madeleine, puisque nous en sommes aux confessions, je dois vous avouer que moi, c'est Proust qui m'a toujours emmerdé. Je l'ai pourtant en plusieurs éditions, comme vous pouvez constater. J'ai essayé à plusieurs reprises de le lire, puisqu'il parait que c'est impardonnable de ne pas l'avoir fait. Je me suis même infligé, l'été dernier, à n'emporter que lui en thalasso. Croyez-moi si vous voulez, dès le deuxième jour je préférais déjà la télé et les brochures publicitaires et touristiques. Une forme d'allergie, dont je n'oserais parler à autre que vous : je n'y vois que moiteur et cheveux coupés en quatre.

 

On demande souvent quel livre on emmènerait sur une ile déserte. C'est une question que je me pose souvent à moi-même, puisque personne ne me la pose. Et parce que j'ai une certaine propension à me livrer à des occupations parfaitement inutiles.

Donc, puisqu'il ne faut pas oublier qu'en de telles circonstances, il faudra aussi pêcher dans le lagon, ramasser des noix de coco, faire du feu en frottant des bouts de bois, et ce peut-être pendant un demi-siècle, je ferais le choix de me soutenir le moral, avec des livres qu'on peut ouvrir à l'importe quelle page et y trouver sa provende, sans prise de tête. La raison pure attendra mon retour à la civilisation.

Alors j'ai choisi : "Le petit Nicolas", et "l'Almanach" de Vialatte. Et un dictionnaire, évidemment. Parce que chaque mot est une histoire, et contient un roman.

"Les Anglais ont de longues jambes cylindriques et ligneuses, et ils se reproduisent comme l'homme par viviparité*… Je ne sais pas vous, Madeleine, mais moi ça peut me faire la journée.

Je ne suis pas compliqué, c'est vrai, mais je ne pense pas que je le deviendrais en échouant sur une ile déserte.

 

Je vois que vous êtes intriguée par ces rayons vides dans la bibliothèque. En vous invitant pour le thé, je vous avais promis des anecdotes troublantes.

Sur cette étagère vous voyez des sortes de miettes grisâtres. Mon père disait, quand j'étais petit, qu'il y avait eu là des livres qui avaient été dévorés.

J'ai laissé l'espace tel quel, même après avoir compris qu'il se moquait de moi.

Le plus étrange peut être, sauf si vous connaissez les histoires extraordinaires de Pierre Bellemare, est sur le rayon du haut. Il faut monter sur l'escabeau, donnez-moi la main, Madeleine.

Là étaient les brûlots, les livres qui sentaient le soufre, ce qui indisposait beaucoup ma grand-mère. J'ai bien senti cette odeur quand j'étais enfant.

Un matin, on n'a plus trouvé là qu'un petit tas de cendres, voyez, elles sont toujours là. Bûcher des vanités. Autocombustion. Du moins c'est ce que prétendait ma grand mère.

 

*Vialatte, (almanach des quatre saisons)

Solange 04/04/2012 20:20

Intéressant et drôle ton texte. Je suis venue à bout d'À la recherche du temps perdu cet hiver, j'étais contente d'avoir fini.

l'oeil qui court 04/04/2012 00:11

Une page de grande qualité. Imagination, culture, mystère, belle langue au rendez-vous.

Jeanne Fadosi 29/03/2012 12:13

une lecture délicieuse à lire ici et plus : Proust m'est toujours tombé des mains même si j'ai insisté jusqu'à la 40ème page pour être sûre ... et je n'ai lu que des extraits de Dante qui eux par
contre m'ont enchanté (à petites doses ...)
Google ne dévore pas tout il y a sûrement des pépites qu'il néglige ...
bises et belle journée

Martine27 24/03/2012 15:49

J'aime beaucoup ! Le dictionnaire c'est vraiment une excellente idée, on peut s'en inventer en effet des histoires

Pascale-Madeleine 23/03/2012 10:02

Waoouh ! Voici un texte drôle et tellement épuré...
Moi non plus je ne me suis pas emmerdée une seule seconde, je l'ai même relu à nouveau !
J'adore, j'adore !

armide+Pistol 23/03/2012 03:58

Vialatte, Pierre Bellemare, de bonnes references. Il serait formage de les semer e tous vents.
Google n'a pa l'humanite de tout le contenu des bibliothèques.

louv' 22/03/2012 19:23

Admiration sincère, très belle écriture.

Nina Padilha 22/03/2012 15:39

J'ai une excellente épitaphe :
"Ces derniers vers ne riment à rien. Ce sont des vers qui se vengent."
Pas mal, non ?

cathycat 22/03/2012 13:11

Comme toi je trouve qu'un dictionnaire est un très bon compagnon, mais un dictionnaire des mots communs car les noms propres me rasent... La légende des livres dévorés est adorable mais les rats de
bibliothèque existent bien au sens propre et au sens figuré... :-) En tout cas merci pour ce charmant article. Bises

valdy 22/03/2012 11:30

Du grand Emma ! ah, quel plaisir, la lecture sans "l'emmerdement".. moi aussi Chère Madeleine, je le confesse, parfois, je lis parce qu'il le faut... et la combustion spontanée de ces ouvrages eût
été un loisir plus agréable ... Quand à l'épitaphe, cet exercice sublime de stoïcien, j'en ai lu de très drôles comme: "malgré les médecins, nous vivrons jusqu'au trépas" ou "je vous l'avais
pourtant bien dit que j'étais malade "....
Sur ces sages paroles, Chère Madeleine, soyez assurée de mon admiration la plus sincère :))
Valdy

Lorraine 22/03/2012 10:06

Je suis muette d'admiration! Quel style! quelle beauté dans les mots et les situations! Ce "dialogue" avec Madeleine (Proust n'est pas loin...un peu plus bas!) me charme tant que je continuerais
jusqu'où tu voudras! C'est rare! Je suis souvent rebutée dès les premiers mots et ce n'est pas la faute de l'auteur. Mais il doit m'enchanter très vite, sinon je manque de patience, alors que je
suis une lectrice passionnée. Et toi, c'est ce que tu as fait. Tu me prends par la main pour me conduire dans cette bibliothèque où le passé est présent. Merci avec reconnaissance, chère Emma.

Quichottine 22/03/2012 08:57

Merci !
Ta page m'a fait rire, sourire, imaginer ces rayons de bibliothèque et leur histoire.

Finalement, je voudrais bien une tasse de thé moi aussi... et quelques pages de ton almanach. Je sais qu'il en vaut la peine.

Passe une belle journée. :)

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