Arrêt sur image

Publié le 13 Octobre 2012

           hopper-nighthawks

 

Edward Hopper. Nighthawks, 1942.  

 

On se fait une toile. Arrêt sur image.

Dans une minute quelqu'un va dire "action !"

Film à petit budget, série B, le décor n'est même pas fini, les boutiques sont vides. Quelqu'un va dire "action !" et ils vont se mettre à parler.

 A moins...

A moins que surgisse un malfaisant avec une mitraillette : tac tac tac tac tac, les cervelles vont gicler sur les murs, fiction pulpeuse. Dans ce cas on ne saura jamais ce qu'ils allaient dire, ni s'ils avaient quelque chose à dire.

Mettons que le malfaisant soit  momentanément retenu. Sur un autre coup ou un autre plateau.

Les rues sont vides parce que c'est le soir de Noël.

Noël tient une place considérable dans les films urbains américains qui ne se passent pas sur des escaliers métalliques débouchant sur des rues encombrées de poubelles. Les mélos quoi. Il s'agit toujours d'une âme solitaire, trentenaire ingrat(e) ou quadra divorcé(e), qui au terme d'une soirée calamiteuse où l'a entrainée une amie bien intentionnée, rencontre inopinément l'amour en la personne d'un(e) collègue de travail faisant partie des meubles depuis des années.

Ces trois là rentrent chez eux après une soirée calamiteuse. Ou pas de soirée du tout d'ailleurs, ils sont peut être là uniquement pour se bourrer la gueule.

C'est le cas du type qu'on voit de face. Il vient de dire à la dame en rose :

- tu reprends un café, chérie, ou quelque chose de plus fort ?

Il l'appelle "chérie" parce qu'il ne sait pas son nom. Il ne la connaissait pas il y a un quart d'heure. Il l'a ramassée sur le trottoir

- Un dry Manhattan !

dit la dame en rose.  et elle rit très fort en penchant la tête en arrière.

Elle rit parce qu'ils sont à Manhattan, et qu'il pleut.

Ou bien parce que c'est la prohibition et que le bar ne vend pas d'alcool. Ce qui expliquerait que les surfaces soient aseptisées et l'ambiance sinistre.

 Ou parce qu'elle sait qu'elle a une belle ligne de cou.

 Ou pour attirer l'attention du type qu'on voit de dos.

On voit qu'elle a pleuré, parce que son rimmel dégouline en rigoles bleuâtres. Elle est pathétique. D'ailleurs maigre comme elle est, elle n'est pas ce qu'on appellerait : "appétissante". Mais le type à côté n'est pas trop difficile, bien content encore d'avoir pêché quelque chose dans ce quartier désert.

Il lui dit :

- t'as de beaux yeux, tu sais.

Parce que ça ne mange pas de pain, à ce stade de leurs relations.

Il n'y a pas besoin de sous titre pour expliquer ses intentions.

Elle s'en fiche, il y a belle lurette que les niaiseries ne lui font plus ni chaud ni froid.

Elle demande au serveur si ça vient.

Le serveur, c'est Jack. Habillé en marin parce que son patron l'exige, ou parce que ça lui rappelle des souvenirs.

Comme il vient de dire au type qu'on voit de dos, il rentre d'Irak. Donc ce n'est plus la prohibition, même s'il doit encore, malgré la protection du Marshal Blowing, cacher la poudre sous une latte du plancher de la réserve. Il rentre d'Irak, avec un éclat de métal dans le crâne, ce qui lui vaut une pension et quelques hallucinations. Peut être une vocation de serial killer, on ne sait pas, lui non plus.

Son père a fait le Vietnam, ça c'était du lourd, ainsi qu'il essaie de le dire aux clients qui s'en moquent. Il essaie d'animer la conversation. Déjà que c'est pas drôle de travailler un soir de Noël.

- Il vit encore, le vieux, vous savez ? Quelque part dans le Montana, avec  3 chèvres et une jambe de bois. Du moins, je suppose, parce que ça fait 15 ans que j'ai pas entendu parler de lui. Mais son père à lui, Jack, c'te vieille canaille, lui je l'aimais bien. Il avait fait le "D Day". C'est une tradition de famille, vous voyez. Il était resté accroché par son parachute sur un clocher. Après ça il avait été le chouchou de ces dames. "Petites femmes de Paris oh la la !"*

Ça, c'était une belle époque !

Et Jack se met à chanter "ah le petite vin blanc"*

Et il rit. Tout seul parce que les autres ne l'écoutent pas.

A moins qu'il ne déraille, Jack, à cause de l'éclat de métal qu'il a dans le crâne. Parce que s'il avait bien regardé les chapeaux de ses clients, il comprendrait que c'est lui qui va bientôt rester accroché au clocher d'une église de Normandie.

Le type de face trouve que la séquence des préliminaires a assez duré.

La dame en rose voudrait être dans son lit. Toute seule avec ses cachets favoris.

Alors est ce que le type de dos va se remuer ? C'est peut être le moment où il va sortir la mitraillette qu'il a sur les genoux.

Ou bien il va dire :

- allez Patty, ça suffit. On rentre.

Parce que la dame en rose est sa femme.

Qui sait ?

A moins...

A moins que ce ne soit pas une toile qu'on se fasse, mais une toile. Une vraie accrochée à une cimaise. Et précisément une toile de Hopper.

Dans ce cas les personnages ne disent rien.

Ils attendent.

 

* en Français dans le texte

 

 

Rédigé par emma

Publié dans #à propos de la peinture

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Commenter cet article

catheau 13/06/2014 16:44

Des personnages mythiques et cinématographiques à la Humphrey Bogart et à la Lauren Bacall que vous faites vivre avec brio. Merci.

Nais' 10/11/2012 12:21

Bonjour Emma !
Quelle imagination... À partir d'un tableau, tu inventes quantité de scénarios possibles, puis nous rappelle que c'est "juste" un tableau. Que ces personnages sont immobiles. Génial !
Bises

Droopy 29/10/2012 19:41

J'aime beaucoup ce peintre, très réaliste.
Amitié.

fmarmotte5 21/10/2012 18:34

Désolé pour l'info plus haut :-( J'avais pas vu cette page. Ses peintures ornent de nombreususes couvertures de livres de poche avec succès , je trouve que sa lumière est très romanesque, solitude,
panoramique...

Quichottine 21/10/2012 14:29

Un monde de suppositions, mais un monde où tout pourrait être vrai.

J'ai adoré ton histoire... Merci !

valdy 19/10/2012 20:49

Géniale ta chute ...
Tu m'as bluffée Batman !
Tu connais l'histoire : un homme ivre en sortant d'un bar rencontre dans une ruelle sombre une ombre ... une cape, des oreilles courtes et pointues ...Il se jette sur lui ... Le combat est sans
merci. Après moult coups de pieds et poings de l'ivrogne, l'ombre s'affaisse au sol ... L'abruti déclare le doigt levé " Tu m'as déçu Batman hips" ... Il s'avère que c'était une soeur à cornette
... Bon d'accord ... mais moi, je pleure de rire quand on me la raconte ...

Fr 18/10/2012 10:00

Ah oui, très bon!

Solange 15/10/2012 22:26

Je l'ai relu avec plaisir. Bon début de semaine.

Carole 15/10/2012 14:17

Oui, c'est le peintre de l'attente et du vide. Et nous, forcément, nous avons toujours envie de "dire" les tableaux, de les emplir de mots et de projets... Puis nous regardons une dernière fois, et
nous savons que non, c'est inutile, il ne reste qu'à attendre.

flipperine 14/10/2012 17:37

bon dimanche

louv' 13/10/2012 20:09

Excellent, excellent ! Tu as vraiment le don de faire vivre les images..ou les toiles.

Mony 13/10/2012 15:51

La porte reste ouverte à toutes les interprétations et j'aime celles que tu nous proposes pour cette toile.

cathycat 13/10/2012 15:39

Ton récit fait un peu froid dans le dos, une ambiance bien particulière règne dans ce lieu comme dans beaucoup de toiles de Hopper. Tu as retranscrit l'esprit qui régnait dans ce bar de façon très
réaliste et ton imagination a fait le reste. Bravo !
Comme j'aimerais voir cette exposition...
Bisous

jill bill 13/10/2012 13:45

Bonjour Emma... joli cinoche sur cette toile de Hopper ! Comme une envie d'y prendre un verre ce soir....

Nina Padilha 13/10/2012 12:51

Whouaouh ! Je suis épatée : quelle imagination débridée.
Et tout cela tient parfaitement la route.
Un très bon moment de lecture.
Bisous et merci !

aimela 13/10/2012 10:30

J'ai vu à la télé quelques explications des toile de Hopper et ton texte est parfaitement dans ces explications: l'attente, la solitude... Merci de l'avoir remis

Lilou 13/10/2012 06:52

Très beau texte et j'adore ce peintre que j'ai découvert grâce au ateliers d'écriture et dès que mon dos sera soigné j'irai voir l'expo.
Merci d'y avoir consacré un billet.
avec le sourire

Hauteclaire 04/03/2012 23:54

Excellent !
un très belle interprétation de ce tableau, et un texte en forme de "polar noir" particulièrement réussi .
Un grand bravo

ADAMANTE 08/09/2010 14:15


J'aime bien cette façon de "se faire une toile", surtout une de Hopper, et je le sais, après la dame prend le train !
Je reviendrai. Belle journée


Solange 09/03/2010 17:05


Une belle mise en situation, merci pour ce texte très imaginatif.Bonne journée et bisous.


Aimela 08/03/2010 13:58


Beaucoup de possibilités dans ton texte pour un scénario mais au fond c'est une toile et ils attendent. Je n'avais pas d'idées sur la boisson( je ne bois pas de coktails, rires) et j'ai fouillé le
net pour tomber sur manhattan. Bises


sophie 08/03/2010 10:52


Hopper, j'adore...Tes mots "richesse" Merci pour ce billet.
Dans la chambre de mon petit fils il y a cette toile revisitée par les Simpson...Sourire.
Belle journée Emma.