Ils convinrent de se retrouver le jeudi suivant au café des arts.
-Tu n'as pas changé, mentirent–ils simultanément, et cela les fit rire.
Le café, lui, avait changé, bien plus agréable que dans ses souvenirs. Plus de banquettes en moleskine, ni de comptoir rutilant, mais des fauteuils club et un style ancien et romantique. Mais le gros Jeannot n'était plus au bar, lui qui connaissait tous les jeunes par leur prénom…
- Tes cheveux ont foncé, dans mes souvenirs ils étaient plutôt châtain.
Eh oui, gros naïf !
- Un thé vert à la menthe ?
- Tu t'en souviens, après tout ce temps ? Alors, raconte-moi !
- Tu sais que j'ai fait une école de commerce…
Bien sûr qu'elle le savait, c'est même pour cela qu'ils s'étaient perdus de vue. Elle à la fac de Beaucourt, lui à l'autre bout de la France.

 

Etions-nous fous, pourtant, les premiers jours.
Tu te souviens, l'enchantement, l'apothéose ?" 3

 

Elle le regardait sans trop l'écouter. Toujours son sourire en coin. Il était encore mieux qu'autrefois. Plus large, tanné, posé.
- … et puis mon épouse a voulu revenir en France, elle avait le mal du pays après toutes ces années à bourlinguer entre Europe de l'Est et émirats. D'autant que les filles étudient à Paris…
Bien sûr.
Sa femme n'a pas de prénom. Elle se demandait comment interpréter cela. Tantôt il disait : "Elle", ce qui lui paraissait une distance de bon aloi, tantôt, avec componction : "mon épouse"; est-ce qu'il filerait doux, lui, l'homme épris de liberté?
Sans doute une grosse bourge avec un collier de perles.
- …et après le succès de ses reportages… du coup elle a été nommée à la direction du journal à Paris.
D'accord.
Et aussi mince et sportive sans doute.
Et sympa en plus.
Les rivales ne sont plus ce qu'elles étaient.
- Et toi, Odile, dis moi ?
- Oh tu sais, psycho ça ne mène pas à grand-chose… Je suis associée avec mon cousin, nous avons une petite librairie dans la vieille ville. Mais ça ne marche pas fort, un de ces jours je risque d'aller te demander du boulot !
Tu te rappelles de Jeannot ?
- Ah oui alors, ce vieux Jeannot ! Il nous appelait "mes petits amoureux de Peynet".


Un ange passa.

 

Tu te souviens, l'enchantement, l'apothéose ?" 3

 

A ce point de l'histoire, j'aimerais pouvoir dire que le bons sens a gagné, qu'ils se sont embrassés sur les joues avant de se quitter bons amis et adultes responsables.
Mais le bon sens n'a que rarement son mot à dire dans les histoires d'amour.


- Oh, Antoine, on va pas se perdre à nouveau !
- Le petit hôtel du passage est toujours ouvert ?
Ce fut honnête. Pas le grand soir, mais honnête. Quoique le mot "honnête" soit discutable en ce contexte.
A 17 heures il regarda sa montre :
-Waouh, il faut que je me sauve, "Elle" va s'inquiéter. On s'r'appelle ?
Ils savaient tous deux qu'ils ne le feraient pas.

 

Notre grand coeur, c'était cette petite chose !
Etions-nous assez fous, pourtant, les premiers jours.
Tu te souviens, l'enchantement, l'apothéose ? 3

 

Il faisait gris. Elle aurait sans doute du brouillard pour rentrer.

 

"De nombreux sites fonctionnent sur cette quête des émotions d'antan. -Amoursperdues- est entièrement consacré à la recherche de l'être qui suscita le premier frisson. Des milliers de personnes y ont posté leurs souvenirs émus." 2

 

Il faisait gris. Le terre-plein du boulevard était jonché de marrons. Elle shoota dans l'un d'eux, il atterrit sur le bord d'une plaque d'égout, sembla hésiter une seconde, puis plongea dans le noir.

 

Vrai, c'est humiliant. On est donc tous les mêmes ?
Nous sommes donc pareils aux autres ? 3


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1-Psychologies.com
2-Le Figaro
3-Paul Géraldy, Adieu.