Alpha et oméga, divertissement champêtre

  • Emma
  • contes

pour les impromptus littéraires

 

fourmisiere bosquet

 

Comme chaque dernier samedidu mois, le père Martineau était occupé à honorer la grosse Suzon derrière une meule, quand il les vit.

 

- Cré bon diou, les r'v'là, ces salopiaux !

- De qui qu'te parles, Honoré ? Dépêche te d' finir ton ouvrage, t'as pas entendu la cloche ? Mon Jules a sonné vêpres, va pas tarder à rentrer, et faut qu'j'y chauffe sa soupe.

- Ah ben, Suzon, comme qui dirait, j'sus pus d'humeur.

- T'es pus d'humeur ? j'crois putôt qu'te't fais vieux, l'Honoré. Mais j'te fais pas crédit, hein, la motte de beurre, te m'la dois, hein ?

- Tais-te donc, grande gamelle, tu l'auras ton beurre, j't'ai jamais fait défaut, que j'sache !

- Acoute, Honoré, j't'aime bien, mais quand même pourquoi qu'te m' fais pas rentrer dans t'maison ? el' paille, c'est pus de m'n'âge, sans compter qu'i'c'mence à faire froid.

- J't'ai déjà dit pourquoi, Suzon, j'veux pas offenser ma défunte.

-Ta défunte, m'fais pas rigoler, Honoré, t'as qu'à tourner sin portait du côté de l'mur, v'là tout-!

- Ben acout' sauv'te, j'ai de l' visite.

- De l' visite, c'est la meilleure, qui qu'c'est-y qu't'attends à c't'heure ? y a pus  personne dehors ! Bon je m'sauve, à la r'voyure, j'passe demain pour le beurre.

- C'est ça, c'est ça…

 

Les points brillants se rapprochaient.

C'était pas la première fois qu'il les voyait, Alpha et Oméga !

La première fois, c'était aussi au crépuscule. Il venait de refermer le poulailler, et se préparait à rentrer. Il les avait vus arriver du bout du grand pré. Il les avait pris pour des feux follets, comme on en voit par ici sur les marais, surtout les soirs de fête. Des défunts malfaisants qui veulent noyer le pauvre monde.

Mais ceux-là ne tremblotaient pas. Bien au contraire, ils allaient tout droit, sans se soucier des obstacles.

- Cré bon Diou ! avait dit Honoré en les voyant pénétrer dans le museau du vieux Rantanplan et ressortir par sa queue, cré bon Diou, c'est quoi c'te diablerie ?

Puis ils étaient entrés dans la cuisine, à travers le mur. Ils s'étaient posés - si on peut dire - dix centimètres au-dessus de la cafetière qui mijote son jus de chaussette toute la journée sur le coin de la cuisinière.

Et c'est là qu'ils s'étaient présentés. Celui de gauche avait fait un petit bond, et le mot "alpha" était apparu en lettres lumineuses rouges sur le mur au-dessus du calendrier des postes. L'autre avait sautillé à son tour, et le mot "oméga" s'était inscrit sur une des poutres noircies au plafond.

"Honoré", avait alors dit le vieux, en posant sa casquette sur la toile cirée, bien content que le Victor ou le Marcel soient pas là pour le voir faire le zigoto avec des petites lumières.

J'dois être en train de rêver, s'était-il dit, à moitié persuadé, parce qu'à l'ordinaire ses rêves étaient sensés : il rêvait au vêlage à venir, ou au foin à rentrer. Jamais de fantaisie, sauf la fois où il avait rêvé de Monsieur le Curé batifolant avec la grosse Suzon dans la rivière, derrière le bosquet, pendant que Jules le bedeau essayait de les pêcher au lancer. C'est même ce rêve qui lui avait donné l'idée de demander la Suzon.

Après les présentations, Alpha et Oméga avaient disparu.

Ouf s'était dit Honoré, p'tet' ben que j'devrais point tâter de la piquette avant la soupe.

Ensuite, comme chaque soir, il avait feuilleté le Catalogue de la Manufacture d'armes et cycles de Saint Etienne devant le feu, mais le cœur n'y était pas. Il était allé se coucher.

Et là, catastrophe! Les duettistes étaient là : deux points étincelants sur le mur. Mais pas n'importe où sur le mur : sur la photo d'Hortense posant en pied dans un cadre ovale, corsetée de satin sombre avec des petits boutons boule jusqu'au menton. Et plus précisément à l'emplacement des yeux de la défunte, conférant à son regard sévère une acuité terrifiante.

- Ah non, foutez-moi le camp ! avait crié Honoré. Et aussitôt Alpha et Oméga avaient émis un son aigu et strident qui lui avait vrillé les tympans.

- Salopiaux avait-il continué, et la sirène avait amplifié. Il avait alors retourné Hortense contre le mur, conscient du sacrilège qu'il commettait. Et le bruit était devenu infernal. Il n'avait cessé qu'après qu'il eût remis le portrait à l'endroit. Une trêve était signée pour la nuit.

Mais dès l'aube, le maléfice avait repris : chaque fois qu'il se livrait à une des habitudes qu'Hortense combattait de son vivant, comme pisser dans l'évier, s'envoyer une rasade de prune, jurer, hop, le son strident repartait.

 

Il avait vécu une semaine d'enfer.

Il avait bien essayé d'en parler à monsieur le Curé, à cause que ça ne pouvait être qu'une diablerie, mais celui-ci lui avait fermement conseillé de renoncer à la prune et la piquette, et demandé depuis combien de temps il n'était pas venu en confesse.

Et puis, un jour, les points avaient disparu, et Honoré avait respiré.

Il avait alors bien ciré le cadre d'Hortense et y avait glissé une petite branche de buis bénit.

Par précaution, il avait caché la prune sous un seau dans l'étable, et il n'en prenait plus que pour se donner des forces, comme ce samedi-là, avant de rejoindre Suzon derrière la meule…

 

 

Quichottine 09/10/2014 13:05

Je bisse mon commentaire d'il y a un an... Merci de nous avoir invité à relire.
J'aime énormément ton récit.

almanito 08/10/2014 16:14

Quoi de pire que la mauvaise conscience?
Je me suis bien amusée à lire ce récit champêtre truculent et si drôle.
Et puis au risque de me répéter, quel talent, Emma!

jill bill 08/10/2014 06:30

Je relis avec sourire.... ,-)

Xavier 06/12/2012 23:00

Des textes que j'aime bien.

Plein de bonnes lectures en perspective. @ plus

valdy 25/11/2012 11:04

C'était aussi sympathique que du René Fallet... J'aime ces descriptions drôles qui pourtant, décrivent profondément le coeur des hommes.
Je continue en ton domaine Emma ...

armide+Pistol 21/11/2012 18:42

Une scene très cinématographique : on croit voir et entendre clairement les interlocuteurs.

M'amzelle Jeanne 21/11/2012 08:29

AH! c'en est un bon l'père Martineau, tous les mêmes!! son père était déjà comme ça !!
J'ai bien aimé ton histoire..

Joëlle 08/11/2012 16:24

Du terroir et de la gaudriole comme j'aime, tu croques tes personnages avec un appétit d'ogresse de la plume... j'adore !

Nais' 08/11/2012 14:49

Bonjour Emma ! Cela faisait longtemps, j'ai honte...
Mais je me rattrape aujourd'hui et tombe sur ce texte surprenant, réjouissant ! C'est bien écrit, "d'époque", et terriblement drôle.
Tu as un réel talent, et tu m'as bien fait rire !
Bises, bonne journée !

cathycat 04/11/2012 22:07

Quel récit décoiffant !!! ya pas à dire ! c'est du bon !... :-) j'sus pliée de rire... Bisous

aimela 04/11/2012 10:58

Il a bien fait d'arrêter la prune ( rires) . Jouissif ce petit texte, merci Emma, j'en avais besoin

flipperine 04/11/2012 09:46

bon dimanche

Carole 04/11/2012 01:00

L'alpha et l'oméga, tout le monde les rencontre un jour, non ?
Alors pourquoi pas un père Martineau ?

Solange 03/11/2012 22:43

C'était la piquette ou la Suzon qui lui faisait cet effet?

ludmilla 03/11/2012 19:27

quelle bonne idée j'ai eue d'aller sur ton blog ! j'étais dans des heures molles et me v'là d'un coup ravigotée par ton histoire ! t'as le chic pour créer des personnages et toujours le même talent
pour nous embarquer !

louv' 03/11/2012 18:27

Une scène très drôle, qui sent bon le foin...et la prune :) !

Mony 03/11/2012 14:51

Réjouissant à souhait. Sacrée Hortense elle a gardé une sacrée alliée au fond de la bouteille.

Quichottine 03/11/2012 09:35

Allons bon, il a une conscience en double... j'ai adoré !

jill bill 03/11/2012 08:40

Eh eh j'aime... Merci Emma !

Nina Padilha 03/11/2012 06:35

Ce serait donc la prune...
Avec le whisky, je n'ai même pas un iota. Alors...
Ou bien, c'est l'âme d'Hortense, qui veille.
Cela me rappelle : l'oeil était dans la tombe et regardait Caïn...

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