L'effet papillon

L'effet papillon

 



       Un soir de demi-brume à Londres (1) , un mardi de novembre précisément, à 19 heures,  Mary Butterfly monta dans l'omnibus près de Regent square.

 

Un homme maigre,  noir de poil, debout dans la voiture, émit un sifflement insolent à la vue du bord de son jupon à trou-trous (2). Le regard que le voyou lui jeta lui fit baisser les yeux de honte.

Mary s'assit à côté d'un vieil homme dont la proximité lui paraissait rassurante. Elle devinait à sa mise qu'il était étranger : pas de chapeau, mais une longue écharpe rouge qui faisait deux fois le tour de son cou, sur un pardessus de bon faiseur, mais élimé jusqu'à la corde.

Mary serrait contre elle un petit panier dans lequel une cotonnade immaculée recouvrait des bas troués, et une chemise à l'ourlet défait. Elle y avait mis à l'aller les travaux de couture qu'elle avait livrés comme chaque quinzaine à Madame Abercromie, qui habitait au 10 de la Redhill street.

La brave dame était si contente de ses services qu'au billet d'une livre que Mary serrait dans son gant, elle ajoutait toujours le prix de la course en omnibus, ce dont la jeune fille lui était infiniment reconnaissante. 

Ce mardi elle avait tenu à ce que Mary prit le thé avec elle,  ce qui expliquait l'heure tardive de son retour. Elle n'avait néanmoins pas osé refuser. Madame Abercromie, dont la vue était déficiente, s'ennuyait beaucoup depuis la mort de son mari. Elle aurait aimé que la jeune fille devint sa gouvernante. Mais Mary devait s'occuper de Granny Beth, avec qui elle vivait dans une petite maison de briques non loin de la Tamise.

A côté d'elle, le vieil homme chantonnait doucement, et si  elle ne comprenait pas les paroles, elle en ressentait  la mélancolie

Les dimanches s'éternisent, et les orgues de Barbarie sanglotent dans les cours grises (2)

Le voyou la dévisageait toujours effrontément. Elle priait pour qu'il descende avant elle. Hélas il sortit avec elle à Aldgate. Elle avait encore un bout de chemin à faire à pied dans des rues sombres, où les maisons semblaient tomber en vagues de briques noircies. L'homme lui avait emboîté le pas.

Elle pressa l'allure, lui aussi. L'angoisse la saisit. Elle se prépara à lui donner son panier. Mais il ne se contenterait pas de cela, il lui faudrait aussi de l'argent ! Des histoires horribles couraient sur ce quartier de White Chapel.

Une femme sortit saoule d'une taverne. "Jack" cria-t-elle à l'homme à la moustache noire. Mary se retourna. L'homme semblait hésiter, mais la femme l'avait enlacé. "Jack, viens donc, j'ai une surprise pour toi"… Le voyou se laissa entraîner. Mary reprit sa respiration dans une encoignure. Puis retint un petit cri  quand un rat passa entre ses pieds.

Courant presque, elle atteignit Gower's walk. La nuit était tombée maintenant.  La rue était déserte, et un lampadaire tremblotait dans son halo laiteux. Encore quelques pas, elle arrivait enfin chez elle. La vieille Beth dormait la bouche ouverte sur le fauteuil décrépit. Malgré son châle épais, Mary Butterfly grelottait.

Elle éternua violemment.

 

Au même moment, découvrant sa crinière rousse et bouclée, un coup de vent subit emporta la grosse casquette à carreaux d' Angus O'Brian, ventre creux et sourire aux lèvres, qui sortait de l'échoppe de cette canaille de Billie Jones, sur Greene Street, où il venait de mettre en gage son saxophone pour la troisième fois. Il avait vingt quatre ans et se sentait immortel. Un petit soleil froid éclairait Manhattan.

 

Encore ce sacré effet papillon, qui s'efforce depuis des millénaires, et, il faut bien l'avouer, en dépit du bon sens, de réunir les moitiés de pomme éparpillées sur la planète.

 

1 G Apollinaire

2 en Français dans le texte

 

 



 

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almanito 08/08/2014 17:54

Je rejoint un commentaire plus haut pour dire qu'en effet, tu as une écriture cinématographique.
J'avais vraiment l'impression d'être aux côtés de Mary, de voir les images et de ressentir le froid dans la brume. Tout un film!
J'aurais bien aimé que l'histoire soit plus longue...

jill-bill.over-blog.com 15/12/2011 07:04

J'ai partagé l'angoisse de Mary... Brrr ! Bien à toi, jill

valdy 28/06/2011 22:08


J'aime beaucoup ton écriture Emma, elle me captive véritablement ...
Bonne soirée,
Valdy


Solange 28/06/2011 19:55


Un texte magnifique, beaucoup de plaisir à le lire.


Mony 28/06/2011 14:35


Une peu d'inquiétude pour Mary et puis une chute inattendue, quoique... Belles descriptions d'une certaine époque.


Libre necessite 28/06/2011 11:53


Facile detout mettre sur le dos de ce pauvre papillon. Très élégante écriture que j'aime beaucoup ...assez cinématographique. Bises Dan


ludmilla 28/06/2011 11:37


Londres en novembre, à 19 heures, la voix et le sax de Billie Jones rejoignent en témoins ton écriture dans un parfait accord. Une histoire simple et douce... à pleurer. bravo Emma !


Quichottine 28/06/2011 11:20


Parfois, ça réussit, parfois non.

Mais j'aime bien aussi, ces rendez-vous manqués.

Ce texte est superbe. Il m'a tenue en haleine jusqu'à la fin.


Nina Padilha 28/06/2011 08:28


Il est des rues sordides ou respirent de belles âmes...


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