La deuxieme vie de Gaspard.

 

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                                          Jeanne Carter est assise sur le velours grenat d'un haut fauteuil garni d'une têtière grisâtre faite au crochet, son sac sur les genoux. Le fauteuil a été installé près de la fenêtre, de façon à ce qu'elle puisse voir les rares allées et venues dans l'impasse.

Elle ne se sépare jamais de son sac, un réticule, dit-elle, une petite chose dodue et élimée, d'une couleur indéfinissable, sur laquelle des sequins clairsemés  témoignent d'une splendeur passée. Elle le tient de ses mains menues par une chaînette qui a dû être dorée. De temps en temps, fébrilement, elle manipule le fermoir, tic, toc, j'ouvre, je ferme. Puis elle reprend une conversation saccadée avec Gaspard, le chat de gouttière roux qui se tient tout droit sur le tabouret du piano, car c'est ainsi que Monsieur Riccardo, le taxidermiste qui tenait autrefois boutique sur la place de la gare,  à l'angle de la rue Victor Hugo, a choisi de l'immortaliser, il y a bien longtemps. De ses gros yeux de verre jaune Gaspard semble ainsi  toiser  les visiteurs, qui se résument maintenant à Carole et le docteur Bernet.  Tic et toc, je t'ouvre et je te ferme, et Gaspard immuable monte la garde devant le piano muet couvert de papiers poussiéreux, partitions fanées, lettres jaunies, et pimpantes publicités qui parfois s'écroulent gaiement en cascades colorées sur le tapis qui montre sa corde.

            La porte qui s'ouvre interrompt un instant le discours de Jeanne. Elle sait très bien, Jeanne, qu'on ne doit pas parler à un chat, car cela fait froncer le sourcil au Docteur Bernet, et le sourcil du Docteur Bernet possède le pouvoir redoutable de l'envoyer croupir dans un mouroir.

- Plutôt mourir  dit Jeanne à Gaspard.

- Que dites-vous, Jeanne ?  dit Carole qui apporte majestueusement un lourd plateau d'argent.

Depuis le jour où, sur le pas de la porte, le Docteur Bernet a attiré son attention, Carole considère d'un œil respectueux le décor poussiéreux. Le buffet Henri  II, par exemple, cette sorte de sombre cathédrale  à colonnettes tarabiscotées vaut une fortune à ce qu'il parait, et il est bourré d'argenterie massive et de porcelaines fines.

Et Madame Carter n'a pas d'héritiers ! Quel gâchis !

En quoi le Docteur Bernet et Carole se trompent. Certes Jeanne Carter n'a pas d'enfant ni de famille proche, mais elle n'est pas folle, même si elle parle à son chat. Maître Blary, le notaire, qui  parle parfois par la bouche de Gaspard, l'a bien prévenue que le fisc allait tout prendre. Et elle hait le fisc. Elle lui prête le physique d'un prêtre de l'inquisition, sec et noir. Comment voir autrement un mot qui commence comme un sifflement de serpent, et finit en claquement de fouet ? Alors, ça fait des années qu'elle a couché sur son testament les petits neveux par alliance qu'elle a quelque part, du côté de Birmingham. Elle les imagine, petits rouquins  Lilliputiens, couchés l'un contre l'autre sur le parchemin du testament, comme le petit Poucet et ses frères dans la chambre de l'ogre, tandis que le fisc tourne furieusement autour en brandissant sa faux.

A coté de la tasse de thé, les boites de médicaments de différentes tailles forment une petite ville de gratte ciel sur le plateau ovale aux chantournages encrassés de noir.

 Pour le thé, Jeanne exige du Ceylan, parce que feu William Carter n'aimait que celui là. Comme il n'y a pas de Ceylan à la supérette,  Carole le remplace par le thé prisu ; Jeanne n'y voit que du feu, et le déguste en faisant des chichis.

- Quand même, madame Jeanne, il faudrait que je puisse poser le plateau ailleurs que par terre, dit gentiment Carole. Tenez, on va dégager le tabouret.

-  Touchez pas à Gaspard, glapit la vieille dame en tendant un bras menaçant, ce qui a pour conséquence de faire tomber le réticule qui répand son contenu sur le tapis.

- Et voilà !  s'écrie gaiement Carole en se baissant pour ramasser le sac.

Elle a les yeux qui rient dans un visage rond légèrement doré par un métissage lointain.

-  Tiens, madame Jeanne, vous ne m'avez jamais montré cette photo.

C'est une photo sépia sur un support cartonné. Deux petites filles y posent en pied dans une robe plissée blanche au grand col carré en broderie anglaise. Elles portent des bottines avec deux rangées de petits boutons brillants. Pareillement coiffées de boucles brunes tirebouchonnées, elles sont semblables, à la fossette près.

- C'est vous,  n'est ce pas ? Vous aviez une sœur jumelle ? Qu'est ce que vous êtes jolies !

- C'est Camille, dit Jeanne.

Elle n'en dit pas plus, mais de grosses larmes viennent s'écraser dans la tasse de faux Ceylan.

Carole s'affole, compte des gouttes dans le verre, que Jeanne avale en faisant la grimace. Puis elle reprend son réticule et tic et toc, ouvre, ferme, ouvre, ferme

Carole, troublée, reporte le plateau dans la cuisine curieusement située en contrebas de quelques marches. Marie Thérèse s'y trouve, comme tous les mardis ; c'est le jour du linge, elle vient chercher le linge sale et rapporte celui qu'elle a repassé, qui sent bon la lavande.

- C'est dangereux ces marches, remarque Carole.

- Oh, avant la cuisine était en haut, à côté du salon, ici, c'était le magasin.

Carole s'étonne : Le magasin ?

Il lui revient que les parents de Marie Thérèse ont longtemps habité la maison voisine, au 24, et qu' elle y a vécu  enfant.

-  C'était une mercerie, et on y venait de loin, car c'était une curiosité, une mercerie tenue par deux jolies jumelles !

- J'ai vu la photo de Camille, tout à l'heure, vous savez ce qui lui est arrivé ?

-  Ah quel malheur ! Je n'ai su les détails de  l'histoire que bien plus tard, par ma mère!

- Asseyez vous, Marie Thérèse, il reste du thé, en voulez vous ?

- Elles étaient identiques, ces filles, pour qui ne les connaissait pas. Mais l'une était vive et gaie, l'autre mélancolique. A quarante ans, elles étaient toujours demoiselles. Ça n'était pourtant pas les prétendants qui leur avaient manqué, parait-il, mais elles se suffisaient à elles deux.

Pourtant un jour est arrivé un Ecossais, veuf depuis peu, que les parents des jumelles avaient hébergé pendant la guerre.  Il était venu en pèlerinage. Camille et Jeanne l'ont reçu comme un roi en souvenir de leurs parents, et puis…

- C'était William Carter ?

- En effet.  Jeanne lui a rendu visite  en Angleterre, Camille n'avait pas le pied marin. Ils se sont mariés un 20 Octobre, j'ai retenu la date parce que c'était le jour de mes dix ans. Camille avait fait la robe de Jeanne, en satin bleu canard, elle avait des doigts de fée, Camille ! Elle faisait un peu couturière aussi, elle me donnait les chutes de tissu pour habiller mes poupées.

Les mariés sont partis s'installer en Angleterre, car bien sûr Carter y avait son boulot, il  était dans les douanes, ou quelque chose comme ça, je n'ai jamais bien su.

 Deux ou trois semaines après, ma mère se rendit compte que la fenêtre de la salle de Camille était grande ouverte depuis deux jours, ce qui n'était pas normal en plein mois de novembre, froid et pluvieux. Avec mon père ils sont entrés, ont appelé Camille, l'ont cherchée partout. Elle était dans le grenier,  pendue à la clenche de l'œil de boeuf, avec une embrasse de rideau.

Ma mère racontait que, curieusement, ce qui lui avait paru insupportable était que Gaspard, le chat de Jeanne, gisait au milieu des caisses d'élastiques et de boutons.

 

L'oeil qui court 24/11/2010 16:43


Un très beau texte avec une écriture d'un haut niveau, très suggestive.
...Mais je n'ai pas envie d'écrire moi-même la suite. Je n'ai pas votre style.
...Alors s'il vous plaît vous me prévenez quand vous aurez écrit ce que fait Jeanne dans cette maison, comment elle va se débarrasser du Docteur ou comment, lui, va se débarrasser d'elle ...


Depluloin 14/11/2010 19:09


Belle découverte! (Que j'ai failli ne pas faire... Pardon, mais sur mon vieil ordinateur je n'y vois goutte et j'ai cru à une autre de mes "visiteuses"! D'où cette question idiote et mon manque de
convivialité!)


Solange 14/11/2010 16:35


Très intéressante lecture comme toujours tu nous emmènes dans des endroits qu'on n'avait pas imaginé.


Martine27 14/11/2010 09:12


Très bien menée cette histoire, et on peut tout imaginer


Nina 14/11/2010 08:30


Le rapport fusionnel des jumeaux m'a toujours laissée perplexe... Quand l'un s'en va, l'autre s'étiole.
Triste.
Mais superbement bien écrit, comme toujours.
Je me régale avec tes récits, courts et intenses !
Bisou


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