La truite

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La truite

 

C'était notre  première invitation chez Madame de…, femme de.

Autrement dit une réception honorifique où il fallait se bien tenir.

La soirée était dédiée à la croisière sportive, activité pratiquée avec ostentation par la famille de…, aussi bronzée qu'argentée, et accessoirement aux commandes de la boîte  qui assurait  notre subsistance.     

Première épreuve réussie, sous les têtes empaillées de bonites et carangues, les amuse gueules marines et exotiques piquées  avec distinction, pas de dégoulinade de sauce sur la robe ivoire empruntée à ma belle sœur. Et d'une.

Deuxième épreuve surmontée avec élégance : juchée à une hauteur déraisonnable sur mes sandales dorées, la montée sans trébucher des marches menant à la salle à manger aux boiseries patinées et ancres cuivrées.

La suite devait être plus facile, car moins physique.

Croyais- je.

Certes porter la gaine neuve achetée pour l'occasion était une erreur. Pour  qui n'en a pas l'habitude, cette torture sadique bloque la respiration, mais au moins, elle m'avait permis d'entrer dans la robe de Jeannine, et elle devait contenir dans les limites de l'étiquette ma tendance plébéienne à la gourmandise.

Risette à l'octogénaire de droite.

Gracieuse inclinaison de la tête à la belle crinière  de gauche qui m'ignore.

Parfait.

Hélas.

Hélas, comme l'explique Madame de… d'une voix lasse et distinguée, les langoustes cubaines prévues n'ont pu être livrées, en raison d'une tornade sur l'île cette nuit. Il a fallu improviser.

Fatale improvisation en ce qui me concerne : des truites en gelée. Alignées gluantes sur une litière d'une verdure indéfinissable, comme de monstrueuses chrysalides dans une histoire d'horreur.

Il se trouve que j'ai depuis toujours une antipathie prononcée pour ce qui est censé nager en eau douce.

D'abord j'imagine toujours des carpes centenaires se traînant dans des douves vaseuses.

Mais surtout, fillette, j'ai vu dans une auberge des malheureuses truites entassées les unes contre les autres dans une glauque  prison de verre, bouche ouverte, en pré- asphyxie. Et l'explication donnée à l'époque ne m'avait pas réconfortée :

"C'est pour qu'elles soient plus fraîches, ma chérie".

"On les mange crues ?"

"Mais non, bêtasse, on les tue à la demande ".

L'horreur.

Cette révélation tragique avait été suivie de la confrontation accidentelle à la pointe de ma fourchette avec la fixité maléfique d'une prunelle vide dans une sphère  de porcelaine, qui m'avait expédiée illico dans les toilettes y vider mes entrailles.

Je suis particulièrement démunie dans des situations comme celles là, sans solution. Par-dessus la table je cherchai à capter l'attention de ma chère moitié, qui connait ma répulsion  viscérale rédhibitoire pour la malheureuse bestiole qui gisait là, grasse et raide, dans l'assiette octogonale aux armes de la famille de...

Je vis la dite moitié se pencher vers l'oreille endiamantée de Madame de…, sa voisine. Une imperceptible tape de sa main manucurée, la soubrette se précipita, et vint enlever discrètement mon assiette.

"Mais que lui as-tu dit ?" demandai-je bien plus tard, dans la voiture, après les projections sur la dernière  croisière en Polynésie.  

"Eh bien que tu es enceinte, ma chérie, et que tu  peux à peine grignoter…"

" Je sais bien que je fais jeune, mais quand même elle doit bien savoir que j'ai déposé ma demande de préretraite la semaine dernière aux ressources humaines ! "

"Ah ma douce, il fallait bien que je te sorte de là, et c'est tout ce que j'ai trouvé, à toi d'assurer maintenant. "

 

 

 

Jeanne Fadosi 25/09/2011 10:00


mais la soubrette n'a rien ramené puisque tu étais supposée grignoter à peine ... Il aurait pu trouver mieux ou bien est-ce de sa part un désir tardif ? Il est vrai qu'en ce moment les enfants se
font ou très (trop) tôt ou très tard ...
bises et beau dimanche


Mony 25/09/2011 08:15


Et bien, elle est prise au piège comme les malheureuses truites de l'auberge.


Nina Padilha 25/09/2011 08:03


Les idées masculines lumineuses... Lol !


chrystelyne 26/07/2010 14:14


je viens de parcourir ton blog !j'ai beaucoup aimé ton imaginaire flamboyant, ton humour décapant et je suis admirative de ton originale et impressionnante créativité, je reviendrai !
chrystelyne


Nina 10/07/2010 09:42


Yesssssssssssss !
Toujours cette verve pétillante que j'admire !


abeilles50 10/07/2010 09:06


Bonjour Alinea,
Ton texte me rappelle un des miens sur la mondanité " Vernis... sages ", avec toute l'hypocrisie qui me ferait gerber, comme cette truite dans ton assiette ! lol
Mais que t'a ramené la soubrette en remplacement ?
Bon week-end. Bizzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz


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