Le temps des lasers

Le temps des lasers

 

 

 

            Le mardi, c'est son jour de sortie. Comme tous ceux du groupe D. Alors, comme elle habite tout près, dans le bloc 428, elle vient là. Surtout parce qu'il y a un arbre, il dépasse un peu les barbelés.

Elle aurait bien aimé que Madame Balska, qu'elle rencontre au guichet de distribution alimentaire, et qui est aussi du groupe D, vienne se promener là avec elle. Mais Madame Balska ne veut pas. Elle ne veut pas manquer " Alexandre Newski ", le film qui passe à la télé tous les jours à 15 heures.

D'ailleurs personne ne veut se promener le long du mur. C'est pour ça que c'est si tranquille. Avant, du temps des "AUTRES", il y avait là un garde tous les vingt  mètres, armé jusqu'aux dents.

A la place, maintenant, des haut-parleurs, qui diffusent "la Moldau", 24 heures sur 24. Mein Vaterland.

Le premier jour, les gens des blocs voisins étaient venus écouter, charmés, mais le son avait  monté, monté. Tous avaient fui, encore bien heureux que les fenêtres côté mur aient été murées par les "AUTRES", il y a bien longtemps.

Gertrud, elle, elle s'en moque. Elle est sourde.

Sourde, mais dotée d'hyperacuité visuelle. Elle cache bien ce don depuis la raclée qu'elle s'est prise, à huit ans, quand elle a raconté à sa mère qu'elle avait très bien vu qui se promenait dans la colline avec Anna l'institutrice, le jour où on l'a retrouvée dans un bosquet, le cou cassé.

Grâce aux vitamines que le guichet distribue, Gertrud ne pense plus guère à cette époque, celle des collines, des comptines et de Santa Claus.

Elle vient de trouver une fissure dans le mur, au travers de laquelle, espère-t-elle, elle va pouvoir voir l'arbre en entier. Epatant, une grosse pierre tombée du mur lui permet de retrouver l'endroit. 

La Moldau enfle et gronde dans les gorges de St Jean, mais Gertrud s'en fout. Royalement.

Le trou est étroit, et un peu bas. Elle se penche. Peut être qu'ILS sont en train de faire un parc d'attraction ? C'est ça qui serait bien, pour changer d'Alexandre Newski. Gertrud se morigène intérieurement : c'est une pensée négative incorrecte, elle n'aurait pas dû diminuer les vitamines.

Pas de chapiteau, mais son œil de lynx distingue une énorme tente grise, très très loin…Et quelque chose qui bouge… Elle tremble d'excitation … une cohorte d'ombres qui tremble comme un mirage  surgit de l'autre côté du terrain ;  elles semblent sortir du sol,  d'une bouche de métro sans doute. Vêtus de pyjamas rayés, trop grands ou de combinaisons orange, ils marchent comiquement comme si leurs pieds étaient  reliés l'un à l'autre… ensuite… Malgré sa vue perçante Gertrud a du mal à voir nettement, c'est comme si son regard passait au travers de  la troupe… Et tous entrent dans la tente grise. Le défilé semble fini, un grand laser balaie la tente, dans un sens, puis dans l'autre. Et à nouveau des foules sortent de la bouche de métro…

Gertrud fatigue un peu. Elle n'entend pas la voix dans le haut parleur, sur fond de Moldau maintenant apaisée dans la plaine : "10 millilitres". Elle sent juste une petite piqûre sur son épaule gauche. Elle la frotte machinalement : "qu'est ce que je fais là ?" se demande-t-elle," il fait bien froid, je devrais  m'acheter  un bonnet de laine au guichet, avec les tickets qui me restent…"

 

Solange 25/07/2010 20:21


Je me demande ou tu vas chercher toutes tes idées.


Russalka 19/07/2010 08:27


Tu as vraiment l'art de l'ellipse qui fait froid partout...


Mony 16/07/2010 19:19


Cela a un petit côté hélas déjà vu et paradoxalement donne une probable projection sur un avenir effrayant. Tout est éternel recommencement.C'est très réussi comme ambiance.
Mony


Tit'Anik 15/07/2010 22:28


Brrr .....
ça donne froid dans le dos
Amitiés


Nina 15/07/2010 11:07


La merde ne change pas.
Ce qui change, ce sont les mouches...


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