Parle avec lui

Parle avec lui…

 

                 C'est moi, Boubou. Je suis en retard, excuse moi. J'ai loupé le 33 de sept  heures dix. Tout ça parce que j'ai voulu repasser ton ti shirt "coupe du monde", vu que t'as de la visite aujourd'hui. Tu te rappelles que Kevin va passer ? Peut être même que Justine sera avec lui. J'avais complètement oublié de le faire hier. De le repasser. J'étais crevée.

Du coup j'ai oublié aussi le livre qu'on devait commencer. Puisque hier on a fini le Comte de Monte Christo.  "Si c'était vrai" ça s'appelle. C'est Fatima qui me l'a passé, il parait que c'est super ; c'est l'histoire d'une fille qui est dans le coma, et qui arrive à envoyer son clone dans la salle de bains d'un type. Ça serait bien si tu pouvais faire pareil, mon Boubou ! Je veux dire : j'aimerais bien que tu sois à la maison. A la réflexion, je me demande si ça va pas te saper le moral, ce bouquin, peut être que je vais en chercher un autre, qu'est ce que t'aimerais ? Je t'ai jamais vu en lire, des bouquins. Et si je te lisais des articles de sport ? Tiens c'est ça, demain  j'achète l'Equipe.

Quand même il faut que tu te tiennes au courant du monde. Parce que quand tu vas te mettre à chercher du boulot, il ne faudrait pas que t'arrives avec quarante ans de retard, comme le type des 4400, celui qui tombe amoureux de sa propre petite fille, et qu'avait jamais vu un ordinateur ...  Mais non, mon Boubou, je veux pas dire que tu vas rester là quarante ans ! Mais ça fait déjà deux mois, et il s'en est  passé des choses dans le monde, ça n'arrête jamais, le monde ! Et comme télé, tout ce que t'as, c'est les zigzags de lumière sur des écrans verts. Tes courbes de vie, mon Boubou. Elles sont très bonnes, m'a dit le professeur Bresse dans le couloir. Bresse, tu vois qui ? le grand, bronzé, avec  de beaux yeux bleus. Il pourrait jouer dans "Urgences", tiens, tellement il est beau. Tu sais, ça l'empêche pas de savoir de quoi il parle, de ressembler à un acteur.

Tu sais ce qu'il faudrait ? La radio. Mais ici c'est interdit j'imagine. T'as assez râlé que ça t'empêchait de dormir, ma radio le matin, mais moi j'en ai besoin  pour me réveiller ;  tiens, je remets mon oreillette et je vais te dire  ce qu'ils racontent. Bon là il est huit heures, on a loupé le comique, celui qui pleure sur les chansons d'amour, et qui sait tout,  mais tous les jours il explique que  le monde est plein de salopards, et ça on le sait, hein, mon Boubou ?

Là,  il y en a une qui dit qu'ils n'osent pas donner les chiffres du chômage. On peut comprendre, qu'ils n'osent pas, tu te rends compte s'ils disaient la vérité ? Que les patrons en veulent bien, des stagiaires, mais à l'œil, et encore seulement s'ils ont la gueule qui leur convient ; parce que de  toutes façons, leur fric, il tombe tout cuit des retraités américains, à la condition qu'ils virent le plus possible de monde, et qu'ils fassent fabriquer en Chine.

Encore et encore les élections. Ça tu sais, même si tu t'en contrefous. Moi aussi d'ailleurs, bonnet blanc et blanc bonnet, ça ne changera rien : Martineau continuera à m'exploiter, et toi à galérer.

Tiens, c'est rigolo,  il y a une femme flic qui raconte la vie des flics. On la voit partout ;  dès que quelqu'un a écrit un bouquin, tu peux pas y échapper, à la télé, à la radio ! La fliquette, elle raconte qu'avec ses copains en uniforme ils allaient faire la danse du ventre dans un bistrot ! C'est à ça qu'on les paie, tu vois, les flics, avec notre fric !

 Elle va se faire virer, c'est sûr.  T'imagines : je fais un livre pour raconter mon job chez Martineau, le recyclage des fonds de bouteille, les surgelés Carrefour en plat du jour, et ses mains baladeuses… tu parles qu'il va m'augmenter, ce connard…

En parlant de flics, au fait, une bonne nouvelle. Une sacrée bonne nouvelle, même. Je suis allée voir Clabish. Il va dire qu'il te l'avait prêtée, la moto, comme ça pas besoin de rembourser, c'est l'assurance qui va casquer. Je lui ai promis de faire son ménage à l'œil  le samedi, mais rassure toi, dès que l'avocat aura tout arrangé, je me casse, donc te fais plus de mouron pour ça.

Je ne sais même pas si tu t'en fais, du mouron, Boubou… Et puis t'as raison, on s'en fout de tout ça, tu récupères, ya que ça qui compte.

J'te jure, il y en a  des allumés !  En Amérique surtout ! Il y a plus de tout en Amérique ; là c'est des femmes qui mettent des tricots aux  statues  la nuit. C'est rigolo, mais quel boulot ! Le pull que je t'ai commencé avant Noël, il en est toujours à la moitié du dos, c'est pas demain que je vais le passer à Victor Hugo dans le square ! T'avais pas huit ans, Boubou,  que tu voulais plus mettre les pulls que je te tricotais, t'avais honte, déjà.

 Qu'est ce qu'on ne ferait pas pour passer à la télé ! Quand on sait rien faire, remarque, le meilleur moyen c'est de montrer ses fesses…quand elles sont plus montrables,  on tricote.

Ah tiens, il parait qu'ils l'ont retrouvé, le ministre qui avait disparu dans un hôtel.  Tu parles, c'était couru depuis le début qu'il avait pas disparu pour tout le monde. Avant, on disait "il est passé à l'ouest", maintenant on ne sait plus trop qui est à l'ouest de qui…c'est comme le temps, tout est détraqué, les boussoles, les thermomètres…

Dans le temps, Boubou, c'était clair, il y avait le bloc de l'est : c'étaient les méchants.  Sauf pour ton père, évidemment ; et  puis les autres : les bons. Nous, quoi. Les bons gouvernements, ceux qui sont honnêtes, humains et justes en toute circonstance. Qu'est ce qu'il en reste, maintenant, du bloc de l'est ? Les chœurs de l'armée rouge, qui continuent à chanter Kalinka avec leur grande galette sur la tête, des mannequins de trente kilos, et des milliardaires sur la côte d'Azur… Il en serait malade ton père, s'il voyait ça…

Mais je cause, je cause, et je sais bien que je te saoule, Boubou. De toutes façons, il faut que j'y aille, si je veux attraper le 7 de neuf heures trente, le père Martineau il tolère pas une minute de retard.

Comme je t'ai dit, Kevin  va passer en fin d'après midi ; il va te raconter, il a trouvé une combine sur internet pour les avoir à moitié prix, les racers d'Adidas, on va les acheter, mon Boubou, tu vas être magnifique ! Pour Justine, c'est pas sûr qu'elle pourra passer,  tu sais qu'elle a beaucoup de travail avec ses examens   à préparer, mais dès qu'elle peut, elle vient, sûr, elle l'a dit.

A demain, mon Boubou…

jacou 08/01/2015 14:18

Bonjour Emma
Que j'aime ce monologue-dialogue. Magnifique description de ce que nous vivons aujourd'hui; et de tout ce que nous voudrions voir changer. Merci. Puis-je écrire aussi, comme Jérôme. Je choisirais bien Martineau.

chaourcinette 07/01/2015 12:12

Boubou qui dort....et toutes les mères se sont reconnues dans cette présence tenace, lancinante aux côtés du fils endormi.. .Faudrait se réveiller Boubou....allez Emma, un p'tit coup de baguette magique et tu lui dis :" lève toi et marche !".
je l'aime cette bavarde !! merci Emma!

erato 06/01/2015 22:37

Un monologue émouvant , poignant mais tellement vrai §
On parle pour se donner l'illusion qu'il entend
On parle pour remplir le vide de l'échange
On parle parce qu'on refuse l'échéance
On parle pour ne pas pleurer .
J'aime beaucoup.
Douce soirée Emma

Solange 06/01/2015 20:24

lQuel beau monologue, qui sait parfois ça porte fruit. Bravo.

carnetsparesseux 06/01/2015 16:31

touché ! Un texte riche et touchant...."yapluka" faire, en réponse, le monologue de Boubou.
Mais je suis sûr que ceux de Kévin, Justine, et même Clabish, Martineau ou le professeur Bresse apporteraient des contrepoints très humains (pas forcément gentils, humains) à cette histoire.
Chiche ?

wolfe 06/01/2015 13:58

Bonjour
Ton texte est magnifique!
Bisous

ludmilla 06/01/2015 11:59

La qualité de l'écriture et l'histoire, c'est du "grand Emma" ! Mine de rien on apprend tellement de choses sur la mère à Boubou, surtout comment et combien elle l'aime son grand qu'est plus tout à fait là. Suis toute chavirée.

Aude terrienne 06/01/2015 11:17

Au début je pensais qu'elle visitait un prisonnier. Très touchante histoire, comme JB j'attends la suite.
Merci pour ton message retransmis sur ma boite mail par over-b. Il m'a beaucoup touchée, merci aussi d'avoir pensé à y mettre ton adresse de blog pour que je te resitue.
Je vais voir le texte "lisible", sur l'article précédent, merci !

X 06/01/2015 10:36

Brrrr! Froid dans le dos Emma! Le tragi-comique de la vie, mais là, une fois le texte lu, c'est largement le tragique qui l'emporte... On aime mais on n'aimerait surtout pas que ça nous arrive....

eMmA 06/01/2015 10:29

Touchée !
La qualité et la puissance de ce monologue m'est allé droit au cœur...
Merci emma, nombre de mamans se reconnaîtront dans cette évocation d'une communication mère-fils entre absence momentanée ou définitive et présence à réinventer.
Belle journée,
eMmA

eMmA 06/01/2015 10:30

me sont allés

Pastelle 06/01/2015 09:31

Très touchant, superbement bien écrit.
Par un curieux hasard hier soir je lisais "Juste avant le bonheur", où une mère parle aussi à son enfant dans le coma.

Mony 06/01/2015 09:23

Ce monologue est superbe et il prend aux tripes. Cette dame mérite bien que Boubou se réveille, pas trop amoché...
Merci Emma pour ta sensibilité.

Louv' 06/01/2015 08:53

"A demain Boubou"....
Ben oui, Emma, j'aimerais bien que tu nous racontes la suite !

jill bill 06/01/2015 07:31

Merci emma, et la vidéo je découvre...super, le tout ! ,-)

almanito 06/01/2015 07:26

Emouvante cette femme. Elle parle à Boubou pour le sortir de son coma, peut-être aussi pour se rassurer, pour "faire comme si"...
Pour sourire, je dirais que Boubou va vite se réveiller pour lui dire de se taire.

Adrienne 06/01/2015 07:12

très beau texte, bien écrit!

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