GR 20

GR 20


 
   Il l'avait larguée sur le port.

Larguée, débarquée. Il n'avait  pas que ça à faire. À peine avait-il consenti, avec mauvaise grâce, à descendre du camion pour extraire son sac à dos coincé entre les machines sur la plate forme. Au moins, il ne l'avait pas assassinée, ni violée. Sans doute n'avait-il pas que ça à faire, Dominique. Il ne lui avait pas dit son nom, elle l'avait lu sur la portière : Dominique Ribaldi, machines à bois. Donc c'est des machines à bois, les trucs sur la plate forme. Il n'avait pas été causant, le Dominique. Pratiquement pas un mot depuis le col. Même pas pour lui demander ce qu'elle faisait au milieu du chemin forestier, à pleurer toutes les larmes de son corps, assise sur son sac à dos. Il avait freiné brutalement, et avait sorti sa belle tête de bandit fatigué par la fenêtre du vieux camion "Vot' copain, là haut, il m'a demandé de vous descendre à Lanari. Vous montez ?"

C'était à peu près les seules paroles qu'il avait prononcées. Visiblement, il n'avait pas que ça à faire, causer avec une fille en détresse. Elle qui croyait que les Corses étaient cool. Du moins quand ils avaient retiré leur cagoule. Et voila qu'elle était tombée sur un Corse speed. Il devait avoir beaucoup de machines à bois à vendre, à réparer, à installer, ou peut être simplement à déplacer d'un endroit à un autre. Peut être que c'était une couverture, les machines à bois, que ça cachait un trafic. Si ça se trouve elle avait fait 100 kms à toute pompe dans un camion chargé d'explosifs !

Parce que, quand même, depuis 3 jours qu'ils crapahutaient sur le GR 20, ils n'avaient rencontré personne qui se serve d'une machine à bois.

À vrai dire ils n'avaient rencontré personne du tout.

À part ces Allemands, au refuge, le 2e soir. Des clones. Des bêtes de marche, des robots de la randonnée, immenses mécaniques bronzées dans leurs grands shorts beiges. Elle s'était sentie pitoyable, dans son corsaire à fleurs, du haut de son mètre cinquante huit. Mais les copains n'étaient pas tellement mieux : Thomas et Greg, les jumeaux qui n'en avaient pas l'air, qui n'avaient pas l'air de grand-chose d'ailleurs, un rondouillard, un binoclard ; Estelle avec son rire de dinde ! Et Mathieu ! Mathieu,  Mathieu, toujours si sûr de lui !

Dire qu'ils préparaient ça depuis 6 mois ! Oh, ils avaient vu le film, bien sûr, mais ce n'est pas ça qui les avait dégoûtés. Pas du tout, eux ils étaient bien plus malins, et bien mieux organisés. C'est à dire que Mathieu avait tout pensé, mesuré, calculé. Son cousin avait couvert l'Afghanistan pour radio Armorique, c'est dire s'il en connaissait un bout en rations de survie, résistance du gore tex et semelles de  godillots. Bon, godillot, ça fait comique troupier, mais c'est bien dans un tas de foutus godillots Allemands qu'elle s'était affalée à l'aube  en cherchant les toilettes. Ou ce qui faisait office de. De toutes façons, il était impossible de fermer l'œil, parce qu'ils ronflaient comme des sapeurs, les beaux Teutons.

Il pleuvait, en plus, une lumière grise baignait la masse sombre des châtaigniers.

Mathieu était déjà levé.

- J'en ai marre, lui avait elle dit, marre et marre. Je suis fatiguée, j'ai les mollets tout durs, et en plus je viens de me casser la figure dans les godasses. Je veux rentrer ! Au prochain bled, j'appelle un taxi.

Il avait ricané. " Au prochain bled ! Tu peux rêver ma vieille …" La discussion avait tourné à l'aigre, et il avait ajouté : "prends modèle sur Estelle, elle au moins, elle sait se tenir !"

Ce qui avait été proprement insupportable. Elle avait mis son Kway, et avait dévalé le sentier qu'elle avait monté si péniblement la veille. Des heures avant que surgisse le camion de Dominique.

Et voila maintenant une petite fille en pleurs dans un caleçon à fleurs qui traîne un sac à dos tout neuf sur la plage de Lanari. Elle s'assied et  tire son portable de la poche latérale : Maman ? C'est Justine…

 

 

almanito 17/04/2015 11:30

Et encore! Ils avaient prévu de bonnes chaussures! Combien en voit-on chaque année, redescendus par hélico, légèrement vêtus et chaussés de tongs, les pieds couverts d'engelures et en plus en colère, alors qu'on les avait prévenus...
Pas de chance ta petite héroïne, car dans la réalité, le camionneur l'aurait certainement un peu draguée!

sophie 03/07/2010 08:56


C'est si difficile parfois la randonnée...Sur le GR20 je ne m'aventurerai jamais.
Belle journée Emma.


Solange 02/07/2010 03:04


Une expérience qu'elle n'oubliera pas.


aimela 01/07/2010 11:02


Pauvre petite fille si isolée, j'en pleurerai de rire. Quelle idée aussi de faire des randonnées lorsqu'on est pas marcheur. Bises Emma


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