Petit déjeuner

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   Les ronflements d'Anne Marie ont  réveillé Claude. C'est  d'abord un vrombissement sourd, saccadé, comme un gros insecte qui peinerait à prendre son envol ; puis le son prend de l'ampleur, s'arrête au point culminant, comme pour ménager ses effets, et d'un coup se dégonfle en un pschitt prolongé.

 Il la voit de profil, mais c'est tout juste si elle a un profil car son visage n'est que courbes douces et molles. Il zoome sur son oreille, qui est à 20 centimètres de lui : le lobe charnu est couvert d'un court duvet, il s'imagine que ce sont des poils urticants comme il y en a sur certaines plantes. Un petit filet de salive descend sur son menton replet. Elle se tourne en poussant un soupir : il reçoit son odeur chaude et douceâtre, et une bouffée de dégoût haineux l'envahit.

Deux coups de sonnette brefs le font sauter du lit. Ce doit être le facteur.  Déjà ! Il est vrai que maintenant, il n'a plus à mettre le réveil pour  se lever au petit jour. Quelle veine de ne plus avoir à courir à la gare, se faire avaler sur le quai 6 par  la foule silencieuse et sombre !

Qu'est ce qu'il a toujours à sonner, le facteur, comme s'il apportait quelque chose d'urgent ou important ! Mais rien d'intéressant, comme d'habitude,  si ce n'est un de ces petits catalogues qui réjouissent Anne Marie, qui proposent des objets si peu chers qu'ils en deviennent merveilleux ! tous aussi utiles les uns que les autres : le lapin en porcelaine distributeur de cure dents, le couteau qui découpe des lanières dans les pommes de terre, le pinceau matelassé pour éviter les coulures, ou l'éponge panda qui gratte sans user, avec son support magnétique.

"Bonjour papa !", crie de la cuisine Anne Marie qui s'affaire dans son éternel  peignoir bleu des mers du sud. Papa ! ça fait longtemps qu'il ne l'appelle plus "Maman" ! exactement depuis le jour où il a entendu glousser derrière la haie Monique, l'insolente petite voisine dont la seule occupation semblait être de bronzer. Tiens, qu'est ce qu'elle est devenue celle là ?

Papa ! Ridicule ! Ridicule quand on est "papa" d'une  haridelle morose qui le dépasse d'une bonne tête ! Un instant  il  croit  voir sur le canapé  la petite fille qui  rit en jouant  avec ses boucles brunes  comme avec des ressorts.

Anne Marie est sortie arroser ses géraniums tant qu'ils sont encore à l'ombre.

Il sort les bols ; l'idée lui vient que pour Budapest peut être les passeports ne sont plus valables. C'était quand les Baléares ? Où est ce qu'elle range ça ? Anne Marie a une logique particulière qui l'exaspère. Elle est capable d'avoir mis les passeports avec les albums photos, parce que pour elle, c'est la rubrique "voyages", ou encore dans une valise, parce que ça va ensemble. Tiens, qu'est ce qu'il disait, ils sont dans le tiroir de sa table de nuit… Dieu sait pourquoi… C'est quoi ce papier fatigué ? une lettre, ah elle ne date pas d'aujourd'hui… la lettre commence par "à la très chère, à la très belle "…. Eh ben dis donc !  et bla et bla et bla, et termine par "j'attends ta réponse,  ma tendre sylphide ". Bernard.

Claude s'assoit sur le lit tellement il rit ! il est secoué d'un rire énorme : la tendre sylphide, il la voit par la fenêtre, le peignoir des mers du sud tendu sur sa croupe opulente. Ah ah, elle a bel air, ta sylphide, Bernard ! Bernard ? Ah ah ! Sacré  Bernard ! il en pleure de rire pendant qu'il fait couler son bain.

Il se glisse dans la baignoire ; son gros ventre émerge de l'eau bleue comme un atoll blanchâtre frangé d'une barrière de mousse. Par surprise  les sanglots le submergent, ils  montent en vagues jusqu'à sa  gorge.

"Papa, le café est prêt,"  dit joyeusement  Anne Marie en passant sa tête sans la salle de bains,  puis, soudain inquiète : "mais qu'est ce que t'as ? "

"Rien du tout, c'est ton foutu bain moussant, il pique aux yeux, tu veux me coller une allergie, ou quoi ?"

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gauchepatte 06/10/2011 01:36


Cette chanson d'Aznavour me fou des frissons
J'aime cet homme ce chanteur
merci de m'avoir permis un temps de de tente avec mon chanteur


Armide+Pistol 24/09/2011 13:25


Du sourire à la grimace : la vie coule (comme un camembert).


valdy 09/09/2011 11:12


Emma est en pleine création, j'en suis certaine. J'attends patiemment,
Valdy,
Bonne journée Emma !


Quichottine 05/09/2011 21:10


Je pensais refermer tes pages, parce que de nombreux articles étaient dans les news trouvées à mon retour... et puis, j'ai aperçu la vidéo, et cette chanson d'Aznavour qui m'émeut toujours autant,
depuis la première fois que je l'ai entendue... il y a... de nombreuses années.

Tu te laisses aller... c'est aussi vrai de part et d'autre et il arrive que l'on ait envie de ne pas avoir entendu cette chanson ensemble et de penser qu'elle n'a plus autant d'importance.

Alors, ton texte à toi... il émeut aussi, parce qu'il est si vrai, trop vrai.

Je mettrai du bain moussant la prochaine fois dans l'eau de mon bain.

Passe une belle soirée.


valdy 04/09/2011 19:06


Cela ressemble à du caustique, mais c'est de l'émotion, de l'humain.
Tu écris juste Emma,
Valdy
Bisou


sophie 04/09/2011 11:37


Quelle vie! Que de déceptions, un vrai désastre...Mais ils sont toujours ensemble et se détestent cordialement.
Je reste persuadée que pour survivre, un couple doit vivre séparé.
Bon dimanche Emma.


Solange 03/09/2011 00:22


En effet il y a des hommes qui se laisse aller aussi. Très touchant ton texte. Il faut avoir beaucoup d'observation pour écrire comme ça.


louv'opale 02/09/2011 12:06


Wouaf ! Très dur ce constat de laisser-aller. Mais dis donc, et lui avec son gros ventre qui rebondit hors du bain ? Pfff...pas râgoutant non plus. Bref, comme d'habitude, texte super bien écrit.


Aimela 02/09/2011 10:58


Au moins j'échappe à cette triste situation. très réaliste ton histoire, on a envie comme le héros de pleurer


Nina Padilha 02/09/2011 09:17


Tu as une plume caustique pour ce couple lassé...
J'aime ce talent de croquer les personnages comme tu le fais.


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