Mon père ce héros

 

                        

Laisse ça, Francette, on débarrassera la table plus tard. Ce n'est pas si souvent que ma petite sœur me rend visite, ce n'est pas pour faire le ménage. Ah, excuse une minute, je monte la radio.

Au cours de cette cérémonie, à laquelle participeront également une soixantaine de "Justes de France", le chef de l'Etat et Mme Simone Veil se sont rendus dans la crypte du Panthéon afin de dévoiler la plaque portant l'inscription :

"Sous la chape de haine et de nuit tombée sur la France pendant les années d'occupation, des lumières, par milliers, refusèrent de s'éteindre. Nommés "Justes parmi les nations" ou restés anonymes, des femmes et des hommes de toutes origines et de toutes conditions ont sauvé des juifs des persécutions antisémites et des camps d'extermination. Bravant les risques encourus, ils ont incarné l'honneur de la France, ses valeurs de justice, de tolérance et d'humanité. "

Oh France, assieds-toi, chérie. Il faut que je te parle de Sarah. Et ensuite  tu vas peut être me haïr. Mais il faut que je le fasse.

On dit qu'on n'est vraiment mort que quand il n'y a plus personne pour parler de vous. Et sans doute n'y a-t-il plus que moi pour parler de Sarah.

Tu ne l'as pas connue, et je ne t'en ai jamais parlé. Sarah était ma meilleure amie. Une de ces amitiés intenses, pures et absolues comme on ne peut en avoir que lorsqu'on est enfant.

Nous étions "tombées en amour" toutes petites, dès le premier jour de classe. Dans la grande cour grise, sa petite silhouette éclatante, affairée sous le grand marronnier de la cour, avait attiré mon attention. Elle arborait  un tablier à bavette de couleur vive, laissant voir un pull bariolé, qui tranchait parmi les blouses à manches longues, le plus souvent à sages carreaux que nous  portions toutes. Elle ramassait des marrons et en bourrait les poches de son tablier extravagant.  Je lui ai demandé ce qu'elle allait faire de ces marrons.

- Des marionnettes, m'avait elle répondu. Mon grand frère David  fait des marionnettes avec des  têtes en marron, qu'il taille avec son canif. Si tu veux, je te montrerai jeudi, il a fait aussi un petit théâtre en carton.

Pendant les trois ans qui ont suivi  nous ne nous sommes plus quittées. Je suis allée presque tous les jeudis dans le douillet appartement de la famille Cohen, au dessus de l'atelier de reliure du père.  J'ai vu le théâtre de David, qu'il appelait son théâtre de "maronnettes".  Il  avait un vrai rideau rouge.  David et Sarah y donnaient des représentations superbes, des histoires de sorciers et de musiciens. Leur maman  nous faisait de délectables gâteaux aux pommes avec de la cannelle ; du moins au début,  je suppose qu'ensuite les restrictions ne le permettaient plus. Il me semble que j'entends encore l'harmonica de David...

Mon Dieu, c'était tellement plus gai qu'à la maison !

Maman disait qu'avant son accident, Papa était joyeux ; mais toi comme moi ne l'avons connu que sombre, renfermé, impatient. Surtout avec moi. Toi, il t'a idolâtrée dès ta naissance, la petite dernière, celle qu'on n'attend plus, un cadeau du ciel.

Au moins sa patte folle lui avait-elle évité d'être mobilisé.

Toute ma joie était à l'école, avec Sarah. Elle avait un petit visage triangulaire, étonnamment mobile, mangé par des yeux immenses. Elle était aussi brune que j'étais blonde, et nous nous amusions à jouer les jumelles, programmant chaque jour notre coiffure  du lendemain, afin d'être toujours semblables : tantôt des tresses, ou des boucles, ou une queue de cheval...

Côte à côte sur le même banc, nous nous sommes amusées un jour à lier ensemble une longue mèche de devant, avec un double nœud. Quand l'heure de la récréation est arrivée,  impossible de dénouer nos cheveux mêlés ! Madame Dubas, la maitresse, qui faisait semblant d'être très fâchée, a dû couper le nœud avec ses ciseaux.

Tiens, un souvenir me revient tout à coup, à quoi je n'avais jamais repensé depuis : je ne sais plus d'où ils  venaient, mais cette année là, celle de nos neuf ans, c'était dans notre classe  la folie de minuscules poupons de la taille d'un doigt, roses, que nous dorlotions, couchés sur de l'ouate dans des boites d'allumettes. C'est curieux, la mémoire...

Sarah était si fine, si vive, toujours volontaire pour réciter ou chanter, que beaucoup lui enviaient son aisance, la disaient poseuse. C'était comme un oiseau un peu exotique, pas tout à fait de notre monde, ma Sarah.

J'étais assez grande pour  voir que les choses s'assombrissaient autour de nous, qu'il devenait difficile de se procurer de la nourriture : Maman gémissait, Papa la rudoyait.

Un soir de l'été 42,  j'étais déjà couchée, quand  j'entendis cogner à la porte. Ce fait était si étonnant en raison du couvre-feu, que je me levai subrepticement, et allai me poster en haut de l'escalier, d'où je pouvais voir la porte d'entrée. Derrière la grande silhouette de Papa, je ne voyais pas  qui était là, mais c'était une femme qui parlait bas et précipitamment.

Puis j'entendis papa qui disait :

- Ce n'est pas possible, madame Cohen, il n'y a pas de place, nous n'avons que deux chambres, et  ma mère doit venir nous rejoindre.

Madame Cohen pleurait suppliait, et Papa  dit séchement :

- Arrêtez, vous êtes ridicule, n'insistez pas. Nous n'avons pas de place pour Sarah, rentrez chez vous ; tout va bien se passer, un peu d'agitation avec ces contrôles, et puis ça va se tasser. Bonsoir Madame Cohen.

Et il a carrément refermé la porte sur elle.

J'ai pleuré longtemps avant de m'endormir. Je croyais pleurer sur les heures délicieuses que nous aurions pu passer ensemble, Sarah et moi, mais une angoisse indéfinissable m'étreignait le cœur.

Je n'ai plus jamais revu Sarah, non plus que sa famille. L'atelier de reliure a  d'abord été muré par des planches, puis très vite de nouveaux occupants sont venus s'installer. Et la grande histoire a suivi son cours.

Le 8 mai 45, jour de ta naissance, il faisait un temps splendide. Quand je suis rentrée du Lycée, Papa pérorait sur le trottoir avec quelques voisins, un verre à la main. Il disait fièrement à tous : "mon bébé s'appellera France Victoire ".

Puis il s'est mis à t'aimer presque violemment, peut être d'autant plus que moi, je n'arrivais plus à croiser son regard.

J'ai revu David quelques années plus tard, dans un vernissage. Une seule fois. Je savais qu'il avait survécu, il avait passé la fin de la guerre à la campagne, caché chez la sœur du curé Boignart.  Nous nous sommes reconnus tout de suite. Pour moi c'était facile : je n'avais jamais cessé de l'aimer. Mon Dieu qu'il était beau dans son pull blanc !

Il a fendu la foule, s'est penché sur moi pour déposer un léger baiser sur ma joue, et  m'a dit : "Ce n'est pas ta faute, Marie."

Juste cela.

Je croyais que j'arriverais à me taire jusqu'au bout, pour te préserver, ma Francette. Tu vas peut être me haïr d'avoir terni le souvenir que tu as de Papa. Mais j'ai compris aujourd'hui que je te dois la vérité. Pour Sarah.

Au fond, sait-on jamais ce qui est juste ?

 

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Jeanne Fadosi 30/01/2015 20:09

dire, emma, il faut dire. au risque d'écorner quelques mythes. mais c'est si difficile à supporter pour les enfants qui ne savaient pas ... comment les protéger, je ne sais.

Ladymiche 29/01/2015 17:53

Bonjour Emma,
La peinture à elle seule résume parfaitement la tristesse de l'écrit par sa tache de rouge sang .
Une période qui a été bien triste .
Belle fin de journée Emma et bises .

M'mamzelle Jeanne 27/01/2015 14:41

Mon dieu Emma !
Que c'est triste..
cette histoire bien écrite et certainement vraie. Ces choix.. ces tranches de vies horribles
Je pleure avec toi la petite Sarah
Je t'embrasse très fort.. C'était le jour de la lire!

almanito 27/01/2015 17:40

Pour la photo comme pour ce très beau texte: Emotion.
Merci Emma.

Martine27 26/04/2011 11:19


Quelle magnifique histoire et elle s'est plus que certainement produite aussi bien dans un sens (celui que tu décris) que dans l'autre (celui des justes)


Mony 26/04/2011 11:15


Une histoire poignante et contée avec beaucoup de pudeur et de justesse. Merci Emma, pour toutes ces personnes disparues discrètement et pour toutes celles que le remord ronge. Mony


louvopale 26/04/2011 10:42


Histoire sombre, certes. Mais très joliment racontée.


aimela 26/04/2011 09:36


Une bien sombre histoire dans la grande tout aussi sombre malheureusement .


Nina Padilha 26/04/2011 07:04


Une histoire parmi tant d'autres, tant de drames...


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