La tache

La tache

 


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Ça arrivait toujours, à un moment ou à un autre, il y en avait un qui levait la tête... et qui la voyait.

Ils devaient suivre son regard.

Au début ils parlaient, ils parlaient… Ils disaient comme tu as bonne mine aujourd'hui, hein qu'il a bonne mine ?

Il aurait pu répondre, mais quoi ? leur dire ne vous donnez pas la peine. Votre ton guilleret est pire que tout, taisez vous donc.

Puis ils déballaient leur pathétique offrande. Tiens disaient ils, maman a fait de la tarte aux pommes, tu vas goûter. Ils lui fourraient un morceau dans la bouche qui dégringolait sur le drap. Il aurait pu l'avaler, le morceau de pomme, mais jouer les légumes était sa dernière liberté. Il riait intérieurement de ce bon tour.

Puis ils ne savaient plus quoi dire. Ils se levaient, allaient à la fenêtre, disaient que le temps est à la pluie, que ça fera du bien aux jardins. Revenaient, s'asseyaient à nouveau. Et vite comblaient le vide. Il aurait voulu le silence, qu'ils puissent penser ensemble, au lieu de cette agitation qui l'anéantissait.

Ça arrivait toujours, à un moment ou à un autre, il y en avait un qui suivait son regard et levait la tête... et qui la voyait. La tache au plafond. Sombre.

Certains jours il se disait que le type qui l'avait  précédé avait eu la force de cracher son café jusqu'au plafond. D'autres il imaginait qu'un crime avait été commis à l'étage supérieur et que la tache de sang allait s'agrandir, s'agrandir…

 Elle lui tenait compagnie, la tache.

Chaque matin quand le cliquetis du chariot de la soignante le tirait du brouillard épais des somnifères, il ouvrait les yeux, voyait la tache et se disait "je vis encore ".

 

 

jamadrou 07/11/2014 09:20

Poignant.
et je pense à cette tache...
peut-être qu'avant de partir il a encore une tâche à accomplir...des mots à dire, un bout d'histoire à raconter
Merci Emma pour ce beau texte...à méditer dans un groupe d'accompagnants les fins de vie...être à côté et ne rien dire, entendre les pensées.

Carole 22/12/2012 16:25

Merci de m'avoir indiqué ton texte, Emma. Je trouve que tu as bien saisi ce mélange d'horreur et de paix qui caractérise l'étrange univers de l'hôpital, quand il est, comme souvent, l'antichambre
de la mort.

Lorraine 07/04/2012 16:48

Le monde secret du malade, incommunicable à quiconque, même aux mieux intentionnés. Surtout aux mieux intentionnés! Sobre et si net, si près de la réalité. Merci!

louv' 04/04/2012 21:14

Ce texte est criant de vérité toute nue. Il peut déranger, mettre mal à l'aise, et pourtant ce genre de situation doit être chose courante en fin de vie. Se dire chaque matin en ouvrant les yeux,
qu'on a reporté l'échéance...

Quichottine 04/04/2012 18:58

Je l'avais déjà lu chez toi, je pense... à moins que ce ne soit dans l'un de tes livres, ou sur un blog d'écriture.

Mais j'ai été heureuse de te relire.

Vivre encore, c'est le plus important.

Martine27 04/04/2012 18:46

Très bien rendu ce sentiment d'impuissance que les témoins de ce genre de souffrance ressentent.

cathycat 04/04/2012 16:42

Comme ce récit est poignant et cette personne sympathique, libre de son choix de sympathiser avec cette tâche qui est sa plus proche compagne d'infortune. Et cette description de visites faites
certes de bon coeur mais sans le mode d'emploi. Il est bon aussi d'être tranquille quand on est hospitalisé et les visites sont merveilleuses à condition qu'elles soient brèves. Mais ça n'est pas
encore passé dans les moeurs... Merci pour ce beau texte !... Bisous

Mony 15/10/2011 13:08


Oui, ce texte est très juste. Une amie pour l'instant...


Annick SB 15/10/2011 10:35


Il y a à la fois du pathétique, du tragique, de l'atroce dans ces lignes et pour sauver notre regard impuissant et nous forcer à sourire malgré tout, je sens une once de comique dans ce " je vis
encore " , comme si le "encore " pouvait à lui seul faire disparaître tout ce que la fin a d'affreux ....


Solange 21/10/2010 02:16


Cloué sur son lit de mort, j'imagine qu'on doit se racrocher à des insignifiances comme une tache. Beau texte.


Tit'Anik 20/10/2010 22:42


Joliment démontrée cette visite d'hopital
C'est vrai que parfois on préfère ne pas avoir de visite plutôt que d'entendre des banalité, dans un brouhaha
Bisous


David 20/10/2010 14:54


Lorsqu'une soeur bien intentionnée se pointa devant ma mère, les deux mains à la taille et dit : "Quel malheur !"
ma mère, qui n'était pas un légume rétorqua :"On ne se plaint pas, ma soeur, on importune les autres". Sans commentaires
Ton texte est très beau et juste. L'univers du malade, surtout en fin de vie, se réduit, la personne se raccroche à des choses qui nous paraissent insignifiantes et qui pourtant ont toute leur
importance pour lui, c'est un clin d'oeil à la vie A.D


sophie 20/10/2010 11:48


Difficile en effet de se comporter naturellement devant un grand malade. On régit selon son vécu et ses peurs.


ludmilla 20/10/2010 11:13


un détail minuscule nous fait encore penser qu'on est vivant, une fois encore, un jour de plus... Quelle intensité, je suis muette.


aimela 20/10/2010 10:04


faire comme si devant un malade en phase terminale et lui lucide de son cas sont des situations pénibles dans les 2 cas. J'ai fini par dire à mon père de partir pour qu'il ne supporte plus ses
souffrances et il m'a écouté, il s'est éteint doucement dans la soirée, il y a de cela 13 ans . Beau texte Emma


Nina 20/10/2010 07:04


C'est triste.
J'ai vu des SEP en phase terminale... Pourvu que je parte avant !


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