Farandole

 

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                La date du 19 mars 62 resta gravée toute sa vie dans la tête de Gisèle ; désormais pour elle,  il y eut un avant, et un après 19 mars.

Le cessez le feu en Algérie  sonnait la fin d'un long cauchemar. Le petit allait enfin rentrer ; ça ne faisait que 3 mois que Marc gardait un forage du côté d'Hassi Messaoud, mais l'inquiétude la taraudait jour et nuit.

L'Histoire ne concernait pas vraiment Gisèle, en ce sens que pour elle, l'histoire était couchée dans les livres, avec les volcans d'Auvergne et les fables de La Fontaine ; on l'eût bien étonnée en lui disant que  l'histoire continuait à marcher autour d'elle. Probablement même eût- elle considéré comme sacrilège l'idée qu'elle-même y participait, elle dont la vie se résumait à  trois  préceptes sacrés "famille, travail, vertu".

Elle était née le même jour qu'Eva Braun, coïncidence qui lui semblait à juste titre sans le moindre intérêt, l'année 1912 ayant plus généralement  imprimé en panoramique dans  la mémoire  collective la superproduction du Titanic.

"L'année des catastrophes" plaisantait  affectueusement Antoine.

Tiens, Antoine, justement.  Le soir du 19 mars 62, comme un  lundi sur deux, il avait conseil municipal.

Exceptionnellement, Monsieur le maire, dont la pingrerie était pourtant célèbre, avait offert le champagne, du vrai, de sa cave, pas l'habituel mousseux de chez Françoise. Lui aussi avait un gars dans le djebel. Le conseil s'était donc prolongé fort tard ; puis l'un des édiles, probablement Marcel, avait fait remarquer que les boissons de dame n'étaient pas à la hauteur d'un tel évènement, et tous, (sauf  le maire qui avait des comptes à rendre à une épouse austère), s'en étaient allés chez Françoise conclure la soirée dans des liqueurs plus roboratives.

Gisèle avait depuis longtemps baissé  le volet roulant sur la façade de l'épicerie lorsqu' Antoine regagna ses quartiers ; il essaya en vain toutes ses clés sur la porte de derrière, y compris celle de la camionnette. Il se résolut alors à taper sur la porte  pour appeler sa femme.

Celle-ci ne dormait pas ; elle ne pouvait fermer l'œil que  lorsqu'un certain nombre de conditions étaient remplies, à savoir les comptes de la journée à jour, la caisse vidée dans le coffre, la vaisselle faite et le pavé rutilant, les vêtements du lendemain dépliés sur la chaise, et… Antoine sur l'oreiller d'à côté.

Maugréant pour la forme, elle ouvrit la porte dans sa robe de chambre bleu vif, en courtelle, la dernière nouveauté, que Marielle lui avait offerte à la  Noël.

"Femme, me voilà" dit Antoine la main sur le cœur, car  il avait l'alcool volontiers grandiloquent ; tout en riant, il fit tomber Gisèle sur le divan  qui servait de lit d'appoint quand Marielle venait avec les petites. Il entreprit de lui raconter la soirée, dont chacune des répliques lui semblait d'une drôlerie irrésistible.

Et soudain, avec cet art du coq à l'âne dans lequel  excellent les ivrognes, une évidence quelque peu étonnante lui traversa l'esprit :

- tu sais, ma Gigi, je ne t'ai jamais trompée, Jamais ! Je te le jure !

- bon, ça suffit pour ce soir, Antoine, tu montes te coucher.

Or, paradoxalement,  bien que champions du coq à l'âne,  les ivrognes ont aussi très souvent de la suite dans les idées.

- jamais, Gisèle, j'te jure !  Parce qu'Henriette, ça ne compte pas.

- Henriette ?

Henriette était venue aider Gisèle à l'épicerie, pendant les quatre ans de guerre qu'Antoine  avait passés dans une ferme de Bavière. Le fiancé d'Henriette, doux et  pâle comme elle, avait été tué douze jours après sa mobilisation. D'employée, elle était devenue amie, puis pratiquement membre de la famille. Sauf le dimanche, elle venait chaque matin à bicyclette du village voisin, où elle habitait avec sa mère, et partait avant le repas du soir. Au début de la guerre, Gisèle attendait Marc, et Marielle n'avait que deux ans ;  elle se demandait souvent  ce qu'elle aurait fait sans Henriette. Après la guerre, tout naturellement, Henriette était restée, jusqu'en soixante, quand sa mère devenue invalide avait requis des soins permanents. Toutes deux étaient alors parties habiter dans le midi, où un oncle leur avait laissé une petite maison, d'où chaque Noël elle envoyait une carte pour leur souhaiter une bonne santé ainsi qu'aux enfants.

Un soir de l'été cinquante, alors que Gisèle faisait la caisse dans le magasin,  Antoine et Henriette étaient occupés dans la réserve à faire de la place sur les étagères pour ranger les conserves qui venaient d'arriver. Ils avaient tous deux tendu la main vers la dernière boite de haricots secs et leurs doigts s'étaient frôlés. Antoine avait alors croisé le regard effarouché d'Henriette, brun et doux, et, sans réfléchir, il  avait saisi sa main et l'avait tenue dans la sienne quelques secondes.

À ce moment Gisèle avait crié quelque chose depuis le magasin. Personne, jamais, n'avait évoqué l'incident.

Jusqu'à ce malencontreux soir du 19 mars 62, où Antoine avait cru bon de faire à Gisèle  cette confidence, qu'à ce moment précis  l'alcool lui faisait considérer comme  " une bien bonne. "

Il avait ensuite monté l’escalier d'un pas incertain, et d'en haut criait "tu viens, ma Gigi ? J'ai pas eu mon bécot ".

Gisèle était restée sur le divan, dans sa robe de  chambre en courtelle bleue. Figée, vidée, froide, détruite. Le ciel lui était tombé sur la tête. Elle eût sans doute été moins traumatisée si Antoine avait culbuté Henriette sur le tas des sacs vides de lentilles et de haricots, parce qu'un homme, on sait ce que c'est, c'est parfois dominé par ces choses, ces choses…. Mais prendre la main d'Henriette, ça, c'était du sentiment. Et le sentiment, c'est grand…

Quelques mois plus tard, alors que les deux super-puissances étaient  à un doigt d’apocalypse now, au sujet des missiles de Cuba,  Marc épousa Suzie, la petite postière qui se faisait  l'œil de biche, comme BB. Le jour du mariage, Marielle dit.:

" La mère a un drôle d'air, elle file un mauvais coton ".

               - Mais non, dit Marc.

- Mais non, dit Antoine…

Gisèle travaillait comme d'habitude, et elle avait préparé une belle noce. Mais c'est vrai qu'elle était un peu bizarre, quand même. On n'aurait pas pu dire ce qui avait changé, mais elle n'était plus "comme avant". Le mauvais âge, sans doute.

Les années passèrent. Vite. Mais vous savez comment passent les années.

 Les cyclones hésitaient à changer de sexe, les paras sautaient avec constance sur des paysages nocturnes, un nombre considérable de chanteurs dont Gisèle n'avait jamais entendu parler trouvait des morts violentes dans des villas avec piscine.

Ces années là firent  beaucoup dans la fusillade de  héros populaires.

"Ah, la politique…" soupirait Gisèle en rendant la monnaie à Madame Bardin…

 John Kennedy  fut assassiné l'année où Marielle mit au monde sa quatrième fille.

" Et le gars, c'est pour quand ? dit son père. Les jumelles arrivèrent alors que le béret du Che commençait à décorer les chambres de tous les jeunes gens du monde.

L'an d'après, le King était abattu et  Marc et Suzie divorçaient, fin du rêve ;  Gisèle en fut fort  affectée.

Prise d'une fièvre qui enflammait la planète, la  femme lança son soutien gorge par-dessus les moulins ; et peu après, sans que jusqu'ici on ait pu trouver de corrélation directe, l'homme s'en alla marcher sur la lune. Marc décida que sa vie était sur la route : il peignit sur les flancs de sa  camionnette Citroën des requins bleus sautant dans des vagues orangées, et  partit vers l'est.

En 72, l'année où les massacres portaient de jolis  noms de film (Bloody Sunday, Septembre noir), il était devenu chaman en Kirghizie, où l'ORTF vint le filmer, à la grande fierté de son père.

- Mais enfin réjouis toi dit il à Gisèle, ton fils est célèbre !  Tu es toujours morose, qu'est ce que tu as, tu n'aurais pas besoin de vitamines, toi ?

En 82,  Marc  reprit le garage de l'oncle Emile, sur la route de Lyon. Antoine et Gisèle arrêtèrent le commerce : depuis que la supérette s'était installée au bourg, et l'hyper près de la ville, le peu qu'ils vendaient encore ne méritait pas la peine qu'ils prenaient ; et ils étaient fatigués.

Le matin du 15 septembre les trouva assis sur le banc du jardin ; Gisèle coupait les bouts des derniers haricots verts cueillis à la fraîche, Antoine parcourait le journal. "La montagne"  titrait : " Tragédie dans la principauté ". Il poussa une exclamation : dans la page " état civil", un modeste encart informait que les obsèques d'Henriette Blanc avaient eu lieu dans l'intimité à Sanary.

- C'était vraiment une brave fille dit Antoine après un silence.

Gisèle avait lâché le torchon, et  les  haricots avaient glissé sur le sol.

- Antoine ...

- Oui ?

- Antoine, quand tu lui as tenu la main, qu'est ce que ça t'a fait?

la servante au grand coeur dont vous étiez jalouse
et qui dort son sommeil sous une humble pelouse
nous devrions  pourtant lui porter quelques fleurs
Ch. Baudelaire

 

 

naillades.over-blog.com 02/10/2011 15:06


j' aime beaucoup votre style d' écriture Madame Emma. Entre auteurs , nous sommes , je crois , toujours à la comparaison. Il me semble que si tout était à refaire , j' aimerai écrire comme vous .J'
ai parcouru votre histoire sans lassitude et avec gourmandise...Quelques traits d' histoire pour se situer , des personnages bien vivants et des dialogues authentiques . Vraiment , Madame Emma , il
y avait longtemps que mon plaisir fût entier. Cordialement YVES.


m'annette 29/08/2011 08:57


quand l'histoire d'un couple et l'Histoire se croisent, on a droit à un joli récit...
merci à toi,
bon lundi... et la suite!


sophie 28/08/2011 17:24


Tu sais si bien écrire...


Solange 27/08/2011 21:42


Elle est très émouvante cette histoire, je l'ai relu avec plaisir.


valdy 25/08/2011 22:57


Que d'émotion, que d'Histoire, Emma, comme tu sais écrire,
Valdy


joye 25/08/2011 15:09


En principe, j'aime pas les redifs, mais celui-ci en vaut le coup ! Brava emma !


Nina Padilha 25/08/2011 09:35


Mon mari ne m'a jamais été fidèle.
Mais il a toujours été loyal.
A mes yeux, c'est bien plus important.
Bisous !


Quichottine 25/08/2011 08:56


C'est un texte magnifique. Merci pour cette rediffusion qui me permet de le lire.
Tant d'années de souffrance pour une main tenue... !

Passe une belle journée, Emma.


Tit'Anik 19/10/2010 23:04


Une bien belle histoire, sur fond de drame, merci
Bisous


Mony 18/10/2010 21:29


J'aime beaucoup la manière dont tu nous racontes une vie banale noyée dans les faits de son temps. Vie de couple dont peu à l'heure actuelle serait capable. Merci Emma.
Bises émues, ma maman s'appelait Eva Braun...

Mony


sophie 18/10/2010 16:42


Ah! Emma, quel texte...


Solange 18/10/2010 14:58


Ce texte est magnifique,je l'ai relu toujours avec le même plaisir.Vaut toujours mieux éclairsir la situation tout de suite.


Francois Lagane 18/10/2010 14:32


Comme quoi il vaut mieux évitér la boisson........


aimela 18/10/2010 11:48


je me demande pourquoi Gisèle n'a pas crevé l'abcès depuis le début, elle n'aurait pas trainé cette rancoeur toute sa vie et puis Antoine est resté près d'elle c'est qu'il l'aimait et non
Henriette. J'aime beaucoup cette chanson , merci


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