Le voyage de Mô

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        Assoun manœuvrait en souplesse l'embarcation de roseaux, et chantonnait en godillant.

Près de la rive, l'eau devenait glauque, puis brune ; de petites flammes dansaient au sommet des ondelettes qui naissaient devant la barque pour s'enfuir entre les herbes hautes.

Assoun connaissait le moindre des petits chenaux qui entamaient la masse verte.

Plus loin, bien plus bas, les crocodiles sacrés sommeillaient, repus, derrière la fente verticale aux aguets de leurs yeux globuleux.

Il guida la barque vers les buissons où il avait l'habitude de l'amarrer. Il la tira au sec et sauta sur la douce boue craquelée. Il prit son sac et sa fourche, un bâton terminé par un embranchement en forme de V étroit, et entra dans l'intérieur des terres. La pierraille faisait suite à la boue sèche, et la chaleur était intense.

Assoun faisait attention où il posait ses  pieds nus : déplacer une pierre aurait dérangé les scorpions. Ça et là, un éclair bleu venait rappeler que là était le royaume des serpents.

 Mô dormait, enroulée sur une pierre plate, jouissant de la chaleur sur son sang froid. Elle perçut la vibration du sol avant que l'ombre immense d'Assoun  vienne obscurcir son soleil. Elle se détendit comme une flèche, mais l'homme fut plus prompt. Il planta la fourche près de sa tête et l'immobilisa. Mô sifflait furieusement en battant de la queue.

- Tout doux, ma belle, dit Assoun, en la propulsant d'un geste précis dans le vase en terre où il avait mis les herbes du sommeil. Mô se sentit flotter doucement tandis qu'Assoun fermait le vase avec un bouchon de tissu, le replaçait dans son sac, et repartait vers la barque.

L'après midi touchait à sa fin quand il lança la corde sur le ponton.

Les pavés chauds des rues étroites étaient doux à ses pieds. Parvenu à la grande muraille, il toqua à la porte basse. Amraseth l'attendait. Il prit le sac.

- Va chercher ton dû chez l'intendant, il a préparé pour toi un sac de farine.

Et comme l'homme ne bougeait pas :

- Eh bien, qu'attends tu ?

- Mais, maître, je ne dois pas extraire le venin, comme d'habitude ?

- Non non, ça va comme ça, je te dis, sauve toi…

Chahutée par les mouvements du vase, Mô se réveillait. Amraseth posa le vase en se prosternant.

- Ouvre le, dit elle.

Mô hésitait, encore étourdie. Puis elle sortit  sa tête du vase, pour être aussitôt enveloppée d'odeurs vertigineuses, totalement inconnues d'elle. Elle déplia ses anneaux et se glissa dans l'étrangeté d'éléments soyeux.

Elle atteignait une chair douce et tiède quand une main la saisit :

- Vas y, dit  la voix.

Terrifiée, Mô s'agitait en tous les sens, et planta ses crochets.

Et, tandis qu'agonisait sur les coussins brodés celle qui avait régné sur le haut et le bas empire, qui avait fait chavirer les Maitres du monde, la petite Mô, qui ne demandait rien d'autre que de dormir sur une pierre chaude, était écrasée à coups de talon…

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Joëlle Colomar 18/01/2014 10:13

Tu te mets drôlement bien dans la peau de Mô. Son voyage de vie s'est bien mal terminé, elle qui ne demandait rien à personne. C'était son destin diraient certains ! Bonne journée Emma. Bises. Joëlle
PS: j'aime la chaleur de ta toile et son côté paisible

jill bill 03/07/2013 09:37

Mô attrapé pour tuer... et la place est libre... merci emma !

jamadrou 03/07/2013 09:31

J'aime ce texte où la tragédie n'est pas comme on aurait pu s'y attendre
en fin de vie quand on en a assez de raconter des sornettes, quand on a en assez d'écouter les langues de vipère, quand on en a assez de vivre sur cette planète de singes, on devrait tous avoir Mô quelque part et on lui dirait viens, c'est le moment. On mettrait notre plus doux parfum nos plus belles mousselines et Mô arriverait avec ses crocs et nous endormirait pour l'éternité.
Je sais que Mô est près de moi et veille, un jour je choisirai de lui dire viens, je suis prête.

sophie 21/09/2010 18:43


Encore une victime des vils calculs des hommes...Triste fin pour Mô.


zerlina 13/09/2010 18:43


pauvre petite bête, sacrifiée à la folie des hommes..

zerlina


Solange 13/09/2010 02:06


Funestre destin,agréable lecture.


Tit'Anik 12/09/2010 16:25


C'est ainsi que pris fin le règne de Cléopâtre.
Très joli, j'ai aimé cette façon de décrire la fin d'une reine, avec Mô en personnage principal. Pour une fois Cléopâtre s'est retrouvée dans un rôle secondaire.
Bisous


Pénéloop 12/09/2010 11:37


Pierre chaude
Anneaux de roseaux
Morsures de l'histoire...
Pénéloop


Nina 12/09/2010 07:37


Cléopâtre sous un autre angle. Très bien écrit !


Solange 26/03/2010 05:11


Un voyage funestre pour Mo. Passe une belle journée.


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