En attendant Michal

La pièce, où le rouge sombre domine (tapis, grande banquette à gauche, lourdes tentures à franges encadrant la fenêtre du fond), respire le confort cossu. Des napperons blancs probablement faits main, posés sur le guéridon au centre, et le haut bahut sur la droite, cassent joliment la sévérité du décor. On voit luire çà et là dans la pénombre des objets de cuivre. Au-dessus du bahut on devine un grand tableau représentant semble-t-il une scène de bataille.
Par la haute fenêtre, qui diffuse une lumière froide, on aperçoit un paysage flou de collines boisées dans les tons gris bleu.

Irène et Jeanne  sont à la fenêtre. Marie est assise sur un fauteuil bas, devant le feu de bois. Elle tricote. De gros écheveaux de laine multicolores dépassent du panier posé sur un petit banc couvert de velours sombre.

 

Il pleut.

 

- IRÈNE. Jeanne, chère, crois- tu qu'il viendra ?

- JEANNE. Il viendra. Il vient toujours

- IRÈNE. Voilà qu'il pleut.

- JEANNE. La pluie, encore, et mon âme est si grise...

- MARIE. Cortempois ? ou Barkrief ?

- JEANNE. Barkief, odes à l'absente.

- IRÈNE. Je voudrais qu'il soit là.

- MARIE. Qu'il vienne, aujourd'hui ou demain, qu'importe, il viendra.

- IRÈNE. (vivement) Tu en parles à ton aise, tu ne l'aimes pas, avoue…

- MARIE. Et toi, l'aimes- tu ?

- IRÈNE. (rêveusement). Je le revois encore, la première fois qu'il est venu… Le  petit bois était jaune de jonquilles, il en avait cueilli une pleine brassée.

- JEANNE. Je les ai mises dans le gros pot de grès, sur le bureau de père ; on aurait dit qu'il souriait dans son cadre d'argent.

- MARIE. Sourire ? Père ? L'avez-vous  jamais vu sourire ? Une seule fois ?

- IRÈNE. Alors c'était le soleil des jonquilles qui dansait sur le verre du portrait.

- JEANNE. En octobre il a amené des cèpes, les plus ronds, ceux du vallon derrière les bouleaux.

- MARIE. Nous aurions dû peut être le convier à les manger avec nous. C'eût été la moindre des choses, c'eût été élégant. Rappelez-vous la somptueuse omelette arrosée de cidre nouveau! Ah quel diner de roi! Oui nous aurions dû…

- IRÈNE. Il aura été blessé de notre ingratitude, peut être ne viendra- t- il plus…Il aura cru sans doute, que nous faisions peu de cas de son présent…Je ne peux le croire, il faut qu'il vienne, il ne peut pas me laisser..

- MARIE. Te laisser ? Et moi donc, ne crois tu pas que j'ai besoin qu'il vienne ?

- JEANNE. Il a promis, il doit passer avant la Sainte Catherine.

Elle pose son front sur la fenêtre ; son haleine fait un rond de buée sur la vitre. Elle resserre son châle sur ses frêles épaules.

IRÈNE esquisse un geste vers elle, se reprend, et ajuste une mèche blanche échappée de son chignon.

MARIE pose son tricot :

- Il sait qu'il faut bouger ces rosiers avant le froid, donc il viendra. Michal, c'est le jardinier le plus consciencieux que nous ayons jamais eu, depuis le vieux Paul, l'ordonnance de père. 

Et savez- vous ? Nous lui ferons goûter le vin d'airelles ! 

 

Quichottine 05/09/2016 10:23

Un sourire devant ce dialogue...
J'aime beaucoup ton attente Emma. Merci d'avoir laissé ce lien.
Passe une douce journée.

Mony 11/08/2013 07:54

Un plaisir de relire ce dialogue qui dévoile tout un monde...

valdy 04/06/2013 16:24

Tu pianotes dans tous les registres, et c'est toujours toi... à lire ce texte, je voyais clairement ces deux ladies dans leur cottage,
Incroyable Emma ....

Lorraine 08/05/2013 14:50

On attend Michaël avec tant de douceur, de nostalgie, de délicate inquiétude que tu ressuscite un monde de femmes vivant entre femmes, ni très jeunes, ni très vieilles, habitant la province, c'est
sûr et n'ayant à vivre que la toute petite aventure de l'attente...du jardinier. C'est admirablement ourlé, chère Emma, c'est beau, c'est triste...
Lorraine

Aimela 06/05/2013 11:03

Quelle tristesse( même à 2) la vie à la campagne surtout lorsqu'il pleut. Joli dialogue

Solange 05/05/2013 16:33

Je l'ai relu avec plaisir. Bon dimanche.

Alice 05/05/2013 09:35

J'aime toujours ce texte, délicat, amusant finalement pour moi :-)

Carole 05/05/2013 00:55

Un pastiche, oui, mais de qui ? Anouilh ? Maeterlinck ?

ludmilla 04/05/2013 11:56

la conversation des 3 soeurs (c'est ma supposition)- terre à terre à la première lecture - m'apparaît délicieusement subtile et plus profonde qu'il n'y parait ; c'est toute une époque qui leur
revient en mémoire. j'ai beaucoup aimé !

flipperine 04/05/2013 11:44

et les jardiniers ont bien du travail en ce moment

Quichottine 04/05/2013 09:59

Je m'attendais à quelqu'un d'autre... mais c'est un texte superbe ! Quel beau moment de lecture que ta page !

Merci, Emma.

J'ai adoré !

jill bill 04/05/2013 07:17

J'adore ces demoiselles !!! Merciiiiiii emma !

Solange 13/06/2010 03:17


Trois femmes qui ont déjà coiffé la St-Catherine et qui attendent fébrilement le jardinier. C'est touchant.


Alice 10/06/2010 17:59


Bonjour Alinéa,
J'ai bien aimé ce dialogue à huis-clos des 3 femmes près de la fenêtre,accompagné de la musique d'Etienne Perruchon.
une atmosphère de province, un peu de solitude aussi. Amitiés


reinette 10/06/2010 07:16


sympathique cette lecture. deux personnes qui s'ennuient attendant avec impatience l'avenue du jardinier peut-être la seule présence qui leur reste.
bonne journée


Soledad 09/06/2010 20:39


Je dépose ici, pour toi,
Un petit bout de moi,
Un immense rayon de soleil
Pour que tes yeux s’émerveillent…
Ben ça va être beau si il goûte un peut trop!
A+


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