Warum ? (in memoriam)

 

hommage à l' ami disparu

 

 

  

(version audio :  cette histoire est lue par Sagine)

          L'été, je n'aime rien tant que passer une heure avec un livre dans le parc. Souvent le matin : les passants y sont  peu  nombreux, et il fait  frais, le temps que la rosée s'évapore. 

A cette heure c'est à peine si Marc s'aperçoit de mon absence, il est plongé dans ses recherches sur la chevalerie. La chevalerie est son dada depuis qu'il a été adoubé par les fondus dans son genre sur La Queste.com,  qui lui ont même découvert  un ancêtre occis à Crécy. 

J'ai un  banc attitré, dans une allée reculée, ombragée, sous un tremble qui m'accueille de ses feuilles palpitantes ; leur discret bruissement est l'indispensable accompagnement au chuchotement  des mots. S'il arrive que le banc soit occupé, je passe mon chemin et  renonce à ma lecture.

Du cabas avec lequel je passerai au marché avant de rentrer, je sors le livre que j'ai pris au vol  avant de partir. Justine, de Lawrence Durrel. Des années qu'il est là, et je ne l'ai jamais lu, toujours sollicitée par tellement d'autres envies...

J'aime caresser le livre avant de l'ouvrir, le soupeser, le palper, le humer, évaluer les promesses de son titre. La  couverture est douce, d'une couleur indéfinissable, sable gris peut être, démodée avec une photo minuscule au milieu de rien, Alexandrie, forcément. Justine… un simple prénom de femme pour  titre est toujours augure de plénitude, parce que  l'auteur l'a jugé assez rond pour contenir tout son monde.

Je ne suis pas sûre que je vais aimer Justine, c'est trop tard sans doute, il est des livres qu'il faut lire quand ils sortent, parce que leur jus est si rare qu'il ne se conserve pas au delà de leur époque.

Puis le papier. Il faut que les doigts  glissent ; ni rêche, ni épais, mais très blanc. Les marges assez larges, la police nette et fine, les lignes bien espacées pour laisser respirer le texte. Que rien ne vienne déranger le fil des mots, les empêcher de courir. Quand tout est en place, moteur !

Je me souviens du jour où  François m'a fait cadeau de ce livre, un soir après les cours. Je l'avais mis de côté pour le lire après les examens. Puis je l'ai oublié. 

François ! Fantasque et brillant. Un des écrivains les plus prometteurs de sa génération a dit Pivot, la fois où j'ai revu François, à la télé,  il y a une quinzaine d'années. Peu de temps avant que sa moto ne rate un virage.

D'une certaine manière je ne suis pas surprise de trouver une enveloppe dans le livre. Ce n'est pas la première fois que François m'envoie un signe, nous ne nous sommes jamais vraiment  quittés.

Mais que fait la photo d'Enzo dans cette enveloppe ?

Enzo,  latin lover de ces années légères…Il me semble encore l'entendre chanter dans mon oreille que sa moustache  chatouille, en même temps que la belle voix profonde du  chanteur dans ce slow :

Nachts geh ich dahin, ich bin allein…

Paroles stupides, pour des moments enchantés où l'on se prenait à croire que tout était possible, même si on se savait pas ce que signifiait "tout", simplement qu'on est jeune, sans doute…

Wann kommst du zurück, sag…

Enzo, mon gentil danseur de ces années jolies

Und ich frag mich : Warum ?

Warum ? Pourquoi en effet la photo d'Enzo dans le livre de François ?  

Je déplie la feuille. Très peu de mots, ça c'est bien François, qui pouvait m'écrire rien que pour envoyer un vers qu'il avait lu ou qui lui était venu…

P.92: "Je ne suis ni heureux ni malheureux : je vis en suspens, comme une plume dans l’amalgame nébuleux de mes souvenirs."

Ma tendre sylphide, si tu aimes Justine autant que moi, je tombe à genoux. Je t'attends, viendras- tu?

Ce mot arrive vingt ans trop tard, François. Je n'ai pas lu le livre, je n'ai pas lu le mot. Et il y a un post scriptum :

Voilà la photo de ton  Roméo  que j'ai barbotée dans ton sac. Il ne mérite pas ma jalousie.

Je lirai Justine un autre jour. Peut être. Il est temps d'aller faire les courses pour nourrir mon chevalier préféré.

Et voilà que la photo d'Enzo glisse. Une dame qui passe, tenant en laisse un minuscule yorkshire mal embouché,  se précipite pour la ramasser… Après presque  un quart de siècle, tu n'as rien perdu de ton charme, Enzo… et voila que la photo lui échappe, poussée par un coup de vent, puis un autre.

 Laissez donc, Madame, il n'y a rien à voir. Ce n'est qu'un souvenir qui passe…

 

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Lorraine 18/02/2016 15:57

La beauté de ton écriture, chère Emma, donne à cette nouvelle une justesse de ton et une émotion qui serrent le coeur. Tout est dit, sans démesure. La vie d'une femme tient en ces quelques feuillets. Et me touche profondément.

Solange 16/02/2016 21:41

J'ai bien aimé relire cette histoire je l'avais un peu oublier.

MD 14/02/2016 12:11

Un souvenir qui passe, comme une plume au vent. Il faut toute une vie pour en saisir le sens, et se dire que c'était bien, malgré tout. "Sag warum" par Camillo, un souvenir qui passe aussi chez moi, merci Emma.

almanito 14/02/2016 10:39

Evocation nostalgique, pages et amours perdues, une vie n'est pas assez longue pour tout contenir et ne restent que des regrets...
C'est l'un de tes plus beaux récits, Emma. Ne me redis jamais que tu n'es pas écrivain!

anne condomine 14/02/2016 09:42

Il est épatant ce texte sur le souvenir, Emma. Le souvenir, décidément... J'aime beaucoup le passage où la narratrice parle de son rapport au livre lui même. Je me suis identifiée pleinement ;) Sympathique et belle lecture, merci.

eMmA MessanA 14/02/2016 09:33

J'aime que l'on ravive de temps en temps les souvenirs...
Très belle et émouvante page. On a l'impression de vivre, là tout de suite, l'évocation vivante de cet amour.
Warum ?

Jeanne Fadosi 02/07/2014 11:32

quand le passé nous interpelle entre les pages d'un livre. Magnifique texte emma tout simplement

Quichottine 02/07/2014 08:27

Je me souvenais bien de ce texte... que j'ai relu je crois avec la même émotion.

Si la version audio de notre marguerite n'a pas abouti, trop tard, trop difficile à mettre en oeuvre, je pense souvent à Sagine et à ce moment où j'ai pu la découvrir.

Passe une douce journée.

cathycat 01/07/2014 19:24

J'aime ces rendez-vous manqués, ils serrent un peu le coeur mais offrent à l'imagination tant de possibilités... J'aime cette photo qui s'envole... pfff... qui n'a plus d'importance... C'était un beau récit !... Bisous

Nina Padilha 30/06/2014 09:28

Magnifique.
Je relis avec plaisir et émotion.
Bisous !

jill bill 30/06/2014 09:23

Ah c'est beau et triste à la fois.... Vite ouvrons les livres de suite sait-on jamais !

Quichottine 19/07/2013 11:15

J'ai lu ton texte en écoutant... je dois dire que j'aime beaucoup l'interprétation de Martine.
Il faut vraiment que je m'occupe de la version audio de notre marguerite... Pas simple. :)

Mais Sagine serait une belle recrue. :)

Ton texte m'a beaucoup plu. Merci pour ce souvenir, même en passant, l'émotion est intacte.
Passe une douce journée.

aimela 18/07/2013 09:34

ce n'est pas la première fois que je lis ce texte et c'est toujours avec plaisir que je le fais . Bonne journée :)

Michèle 18/07/2013 07:33

Merveilleux texte ...auquel on ne peut ajouter que le silence. Merci

Carole Chollet-Buisson 12/03/2012 19:27

Bonjour Emma,
Je découvre dans cette nouvelle impeccablement construite bien des points communs avec le petit poème en prose que je viens de publier, et qui m'a valu votre visite.
Et puis Lawrence Durrell parle si justement de l'amour, et de la lumière, et de tous les possibles...
Décidément, nous avons bien des affinités...
Merci de m'avoir contactée, et à très bientôt,
Carole

Carlos 02/08/2011 20:27


Un bel équilibre entre détachement et nostalgie du passé. C’est joliment conté. Très bonne soirée, Carlos.


valdy 30/07/2011 01:47


Emma,
Quelle belle description de savoir vivre, de savoir lire et du temps qui passe.
Ton écriture m'amène toujours jusqu'au bout de l'histoire,
Amicalement,
Valdy


Armide+Pistol 29/07/2011 22:14


Un marque page très spécial qui doit submerger d'émotion. La curieuse en reste pour ses frais.


mony 05/12/2010 13:18


Warum ? Pourquoi ? Parce que la vie s'est écoulée tout simplement. Aurait-elle était plus riche si... ? Nous n'aurons jamais les réponses à ces questions qui parfois nous taraudent.Je prends
toujours un grand plaisir à relire tes textes. Amitiés, Mony


Solange 04/12/2010 23:00


Il y a des occasions manquées qu'on aime mieux ne pas savoir.Très intéressant à lire ton texte.


Martine27 04/12/2010 09:08


Très beau ton texte qui va au fil des pensées qui passent et aussi le côté occasion perdue. Je partage cet amour du livre. A défaut de Lawrence, j'ai lu les livres de son frère Gérarld.


Nina 04/12/2010 07:28


A nos actes manqués...
Moi aussi, je trimballe des questions de ce genre.
Bisous, ma belle !


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