Télé achat

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Nous sommes en l'an huit cents avant Jésus Christ.

La nuit est tombée sur ce village de Palestine, ou de Judée, sur un paysage biblique tel qu'on l'imagine, fait de sable et de collines arides où le clair de lune découpe la silhouette noire des arbustes épineux. Des mariés reposent sous une tente. Une tente qui n'est ni plus belle ni plus riche que les autres. A peine peut être est elle décorée pour l'occasion d'une touffe de myrrhe ou d'aloès …
Des mariés comme tant d'autres ? Non ! Il s'agit d'un mariage arrangé. Le vieux Loon a marié contre son gré sa fille Sarah, la belle, la fraîche Sarah, à peine nubile, à Achaz, un homme de trente ans son aîné. Et pourquoi, me direz- vous, une telle ignominie ? Parce qu'il est riche  et possède un troupeau de sept vaches…


L'histoire de la petite Sarah figure dans ce livre rare à tirage limité, une version jusqu'ici inconnue du cantique.

Elle vous est offerte, oui vous entendez bien : offerte ! avec cette série de six casseroles, trois poêles et deux marmites en titane brossé, qui sera à vous pour la modique somme de 310 euros. Vous avez bien entendu : 310 euros, pour des articles légers, inusables, dont le design épuré fera l'orgueil de votre cuisine.
Un ensemble qui aurait constitué un cadeau de roi pour la petite Sarah livrée aux griffes d'un homme, presque un vieillard,  qu'on devine sans scrupule.


Le grand Hugo lui-même a consacré au drame de Sarah un poème : " le sacrifice de l'agneau" qui ne figure que dans la toute première édition de la légende des siècles, et que l'éditeur a eu le trait de génie d'inclure dans ce volume.
Notre standard est ouvert, vous avez vingt minutes pour vous porter acquéreur de ce magnifique  ensemble de cuisine  en titane, issu de la technologie de l'espace ! Vingt minutes pendant lesquelles je vais me permettre de vous lire deux extraits de ce merveilleux livre, qui vous est offert, je le répète, gracieusement…
 
Quel est cet homme, ma mère, qui partage ma couche ?

Ma mère, je ne le connais point.
Je vis ce matin pour la première fois
Sous la chèche son oeil perçant comme le  dard du frelon
Qui butine les fleurs sucrées de l'acacia.
Sa peau est noire, brûlée par le soleil…
Quel est donc cet homme, ma mère qui dort là dans ma couche?
Son poil est comme la laine que laissent les moutons aux épines de la myrte.
 
Ô Bethsabée, ma mère, tu le sais,
Quand il vient sous le grand cèdre au milieu des brebis,
Mon bien-aimé a des boucles blondes comme les copeaux
Que mon père fait jaillir du bois de l'olivier,
Ses yeux sont des oiseaux au dessus du désert
Qui fondent sur mon âme affolée.
Ses lèvres ont la couleur de la grenade mûre,
Et ses dents sont  telles les perles blanches de la mer rouge…
Cet homme qui dort là les a  noires et rares.
 
La  voix de mon bien-aimé est  comme une cascade de miel qui dévale les rochers.
Celle de cet homme endormi que vous m'avez donné
Gronde comme l'orage quand son  char de feu embrase les collines.
 
Ô Bethsabée, ma mère,
Moi Sarah, fille de Loon,
Je jure que ce n'est pas pour celui-ci que mon cœur palpite
Comme celui de la proie dans les serres de l'aigle.

 
Qu'adviendra t il ma mère, si mon sein porte le fruit de mon bien-aimé ? ….
 
Notre standard est presque saturé, encore dix minutes pour devenir l'heureux propriétaire de la batterie de cuisine du futur …Le temps de vous  lire un court extrait du "sacrifice de l'agneau "
 
Le vieil Achaz dormait, comme songeait Sarah,
Au milieu des  bergers dessous les tentes sombres.
Un mouton grelottant parfois sortait de l'ombre.
Et ceci se passait en des temps d'autrefois ;
 
Dans la nuit de Judée où brillait une étoile
Plus pâle que les autres qui annonçait l'aurore,
Vêtue de sa candeur et de lin virginal
Sarah songeait, et la tribu dormait encore.
 
Et dans son rêve, Achaz se voyait jeune et beau
Garde de pharaon, dans la gloire et  les ors.
Et voila que, chenu, près d'une rose il dort,
Lui qui n'aime qu'être seul au milieu du troupeau…
 
Il lui faut engendrer, car proche est le tombeau.
Ne pas laisser sa race être bue par le sable…
Il a choisi Sarah, parce qu'elle est aimable,
Qu'il a vu  son sein rond, au bain, dans les roseaux.
 
Et l'aube drape de rose le ciel de Galfalla.
Ceux qui dorment ensemble ne se connaissent pas.
Aucun n'aurait voulu  cette union de tempête,
D’où naîtra, il se peut, un prince ou un prophète …

 
Le temps est écoulé, les heureux propriétaires de la batterie de cuisine en titane auront la chance de savoir ce qu'il va advenir de Sarah et d'Achaz. Nous passons à l'article suivant : une éplucheuse, épépineuse dénoyauteuse...

 

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Jeanne Fadosi 27/09/2014 17:32

tu arrives à faire rire de deux drames, que dis-je deux tragédies, celle de Sarah et plus généralement de bien des femmes (et même d'hommes) encore maintenant et celle plus moderne de la perte de toute mesure face à l'attrait des choses et de la beauté des arts et des lettres ...
le pire c'est que c'est à peine carcaturé

almanito 14/09/2014 14:22

Oh Emma tu es terrible et terriblement talentueuse. J'ai explosé de rire!
On rit mais finalement on en est arrivé à faire vendre des yaourts aux grands maîtres flamands, des voitures à Picasso, sans parler de Vivaldi mis à toutes les sauces des marchands du temple.
Bravo, j'ai adoré ce billet très efficace.

La Vieille Marmotte 10/09/2014 16:53

!!!!!!!

jill bill 10/09/2014 06:18

Quel horreur pour qui subit pareilles noces...

Alice 28/08/2010 10:54


Un pastiche de grande envolée,avec beaucoup d'entrées,je choisis le théme du mariage arrangé qui existe toujours, encore un témoignage récent :il n'y a pas de différence d'âge, la jeune fille est
arrivée pour se marier sans avoir jamais vu son futur mari ! merci de nous offrir des textes aussi dynamiques ! amitiés


Solange 27/08/2010 17:03


Combien de jeunes filles encore aujourd'hui subissent encore ces mariages arrangés. Une lecture très intéressante pour des sujets qui non pas de rapport entre eux.Bravo.


ludmilla 27/08/2010 10:25


Il n'a que toi pour si bien "marier" un personnage biblique, Victor Hugo et le télé-achat ! La si belle Sarah aura-t-elle un jour un moment de bonheur ? Ton écriture dans cette histoire m'a procuré
un moment de lecture qui m'a touchée. J'en redemande !


Nina 27/08/2010 08:03


Que dire ?
La poésie sous la botte d'un quotidien navrant...
C'est triste.
Triste aussi l'histoire de Sarah dont le sort est identique à des milliers d'autres jeunes filles.
C'était comme ça.
Il fallait obéir et c'est tout.
Bisous


Aimela 21/02/2010 11:05


La culture peut se loger partout même dans une batterie de cuisine ( rires)Cela n'a pas encore été fait mais qui sait ? Un jour on pourrait vendre une éplucheuse avec une reproduction de Picasso (
rires) . Merci de me faire un peu


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