Marie

In memoriam.

                                  

Les arbres se découpaient avec précision sur le ciel lavé par l'averse. Le paysage rutilait, guilleret comme un décor de dessin animé.

 

Jusque là Thomas avait commenté la route avec animation, mais comme ils arrivaient  en ville, sa verve sembla se  tarir. Il conduisait lentement, avec application.

Elle aussi avait cessé de parler. Elle voulut poser  sur  le tableau de bord le sac du dimanche qu’elle serrait contre elle depuis le départ, mais il dégringola, révélant son pitoyable contenu : un  porte-monnaie au cuir fané, ses autres lunettes, un  jeu de tarot éculé, un crochet en métal, du deux, pour la dentelle,  et un petit fagot de lavande égrenée dans un sachet d'étamine.

Elle ramassait fébrilement ses affaires.

- Ta ceinture, dit Thomas, tu as encore fait semblant d'attacher ta ceinture…

- Ne m'embête pas encore avec ça, tu sais bien que ça m'étouffe, cette ceinture ; et d'abord,  les gendarmes, je les connais tous…

Dis, tu as bien fermé la porte de derrière ? 

- Mais oui, j'ai bien vérifié.

- J’ai oublié d’acheter du pain

- Ce n’est pas … oh, ne t’en fais pas, Dany s’en chargera

- Ecoute, Tommy, on s'en retourne, je n’ai pas nourri  les lapins, on reviendra demain ? Hein ? Allez, on rentre  à la maison.  S'il te plait…

Elle pleurait maintenant à petits coups. Les larmes s'écrasaient sur les petits bouquets  de rose qui ornaient son chemiser gris clair. Des années que Thomas  voyait ce chemisier, dans toutes les grandes occasions.  L'homme serra un peu plus les mains sur le volant.

- Ne pleure pas, Tantine, s'il te plait ; écoute,  dimanche on ira vers la rivière à Chatoux.  Et si ça se trouve mon  petit Dany viendra aussi.

- Ah non !

- Comment ça, ah non ? Je croyais que c'était ton sucre d'orge, tu l'as encore dit tout à l'heure.

- Enfin tu sais bien qu'il a entraînement de foot, le dimanche, il ne peut pas louper ça ! Et dis,  à Chatoux, on ira voir Noémi  ? Elle doit être bien  grande maintenant.

- Tu parles si elle est grande, elle a pris sa retraite en juin dernier, rappelle toi, on était tous  à la fête ! Tu as même valsé  avec l'Abbé Chalumet ! il était pompette, et toi  aussi je crois bien ! C'est Bernard maintenant qui tient l'auberge !

La voiture à présent remontait une longue allée gravillonnée. Thomas l’arrêta devant un bâtiment clair couvert de tuiles roses. Elle descendit péniblement.

Tous deux gravirent les quatre marches du perron, elle menue, cramponnée à son sac, Thomas courbé sous le poids de la grosse  valise.

" Sonnez et entrez "  disait la plaque sur la porte de bois sombre enchâssée dans une glycine au tronc puissant. Les fleurs étaient passées, mais le chèvrefeuille à l’angle du mur embaumait de toutes ses forces en ce soir d’après la pluie.

Ils franchirent le seuil.

Un chat rayé dormait sur le canapé de velours bronze qui meublait l’entrée.

Elle se figea :

- Tommy, tu te rappelles Mimosa ? C’est tout lui ce chat…

Thomas  ne bronchait  pas …

- Mais enfin, rappelle toi, ce chat que nous avons trouvé, en rentrant de l'école, avec Gabriel,  derrière le moulin. Nous l’avons caché dans ma chambre, jusqu’à ce que Marinette n’aille cafter.. Ah celle là, quelle peste grommela-t-elle, oublieuse du fait que Marinette  était la mère de Thomas.

Une voix forte, derrière eux, fit tressaillir le chat dans son sommeil : Bonjour !  Vous devez être Marie Decourcelles ?  Je suis Madame Martin, la directrice, bienvenue aux Feuillantines !

 

almanito 09/12/2015 18:06

Voilà.
J'ai aussi beaucoup aimé tes choix musicaux pour chaque récit, Léonard Cohen correspondant si bien à Gabriel et l'aquarelle pour la fin. Elle est de toi?

jill-bill.over-blog.com 11/08/2011 10:04


Je vois Emma, je vois, bienvenue aux Feuillantines ! Merci à toi jill


Pénéloop 26/10/2010 17:56


Les fleurs étaient passées,
L'automne de la vie se profilait.

Regarder les nuages et le miroir...

Pénéloop


Domidel 26/10/2010 09:38


Quel beau texte, extrêmement émouvant, et en même temps extrêmement effrayant !

J'aime beaucoup votre blog en vous mets en lien sur le mien !


auframi-53 10/09/2010 16:02


Une belle peinture très bucolique.
Belle journée


Tit'Anik 09/09/2010 20:06


Oups ! je n'imaginais pas la chute
Pauvre petite vieille ! Pas vraiment ravie d'atterrir là ...
Bisous


Solange 09/09/2010 02:40


Toujours aussi touchant!


ludmilla 08/09/2010 18:49


Tout le décor est installé... on aurait tellement envie que l'histoire continue, plus légère. La faute aux saisons qui se sont trop additionnées. Merci pour ce bon moment de lecture.


zerlina 08/09/2010 13:56


Beau texte, triste et nostalgique.
Et belle aquarelle

zerlina


Pénéloop 08/09/2010 10:59


Parfum de Hugo
Temps qui passe
Désirs d'hier...

Pénéloop

ps. en plus, j'aime beaucoup l'aquarelle...


sophie 08/09/2010 09:03


Quelle belle écriture pour une fin de vie tellement triste Emma.


Nina 08/09/2010 08:38


J'espère ne pas vivre ça...
Bisous !


Solange 27/02/2010 04:36


Histoire triste que vive beaucoup de personnes.


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