Lola grandit

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C'était une  fille intemporelle, légèrement décalée, vêtue de long, coiffée de sale, nourrie de graines.

Elle n'avait pas toujours été ainsi. Jusque là joyeuse et sportive, Lola avait à quinze ans découvert  l'expression salace de  la frénésie sexuelle qui s'emparait de ses condisciples.

Jamais, s'était-elle juré, écoeurée, jamais je ne serai un morceau de viande. Moi, il faudra me mériter.

 Elle aurait pu  choisir de s'évader dans des fumées de rêve ; ou bien de provoquer le monde, et ses parents en particulier, coupables de l'avoir fait naître en un monde aussi abject, en adoptant un look impossible, grunge ou gothique. C'était encore trop commun.

 Elle  décida donc de devenir éthérée ascendant Woodstock, ce que sa mère au moins ne pourrait condamner, elle-même ayant porté en sa jeunesse  tuniques brodées et manteau en peau de chèvre retournée.

- C'est quoi ces horreurs ? dit  le père devant les oripeaux flamboyants, vaguement distrait, comme sont les pères.

La mère resta coite, prise d'une sorte de vertige devant cette réincarnation d'elle-même. Et aussi troublée. Et surprise de ce trouble.

Lola  se prit au jeu, et entreprit de construire son mythe, à mi chemin entre Lara Croft et la dame du lac... Elle  devint macrobiotique, et conçut un bref retour de flamme pour le violoncelle qu'elle avait abandonné à 11 ans, qu'elle   comptait bien  remplacer par la  viole de gambe dès qu'elle le pourrait. Elle se fit photographier par son petit frère Juju,  serrant l'énorme instrument entre ses jambes osseuses, ses tresses raides balayant l'archet.  Elle en fit plusieurs tirages  à l'intention de ses futurs admirateurs, qu' elle parapha au feutre noir, de son nouveau nom : "Hilde"

Elle acheta un couple de rats, qu'elle se mit à emmener partout,  y compris dans le train,  répondant  par un  sourire absent aux regards dégoûtés de ses voisins. Prévoyante, sa mère substitua au mâle, sans qu'elle s'en aperçoive, une femelle qui ne vit aucun inconvénient à se laisser tendrement appeler Terminator.

Sa culture cependant restait mince.

Elle trouva son maître à penser un jour qu'elle faisait la manche à la sortie de la gare. Sans qu'elle sache bien pourquoi, cette occupation, plus lucrative qu'elle l'aurait soupçonné,  lui semblait racheter sa douillette et coupable existence.

 Il s'appelait Bobby, dit "le chef", bien qu'il ne soit pas très clair de qui il était chef ; il exerçait des activités commerciales obscures. C'était une sorte de biker échappé d'un vieux road movie, comme elle en lévitation dans l'espace temps, compteur bloqué aux années soixante.

 La cinquantaine bien tapée, cheveux rares attachés en un long catogan couleur ficelle ; jean noir moulant, blouson noir fatigué sans manches sur un ti shirt  noir orné d'un énorme triskel , le verbe haut et ordurier.

Ce qui fascina  Hilde, outre le fait qu'il ne ressemblait pas du tout à papa, était qu' il  avait lu "l'alchimiste", qu'il citait volontiers dès sa  troisième cannette balancée dans le caniveau...

Sur ce, les parents de Lola durent partir en Egypte, un voyage incontournable organisé par l'entreprise de Papa. Et Tata Violette, qui servait de baby-sitter en de telles occasions, leur fit faux bond au dernier moment.

- Huit jours, dit Maman, soyez sages, Madame Martin passera tous les matins et préparera les repas, j'ai mis le numéro de téléphone de Mamie et de Tonton Jacques sur le frigo, vous ne sortez pas tout seuls, vous fermez le verrou dès que vous êtes rentrés de l'école...Ah mes petits...

-Allez, dit fermement Papa, ferme comme savent l'être les pères pressés par l'heure qui tourne, ce ne sont plus des enfants...

Sous la menace, Juju promit de la boucler , croix- de- bois -croix- de- fer -si -jamais- tu- l'ouvres -microbe -je- te- coupe- en- rondelles. Et le lundi midi, après le départ de madame Martin,  Bobby vint s'installer  dans la chambre des parents, où il entreprit de peler des tonnes de clémentines sur le couvre lit en boutis, en regardant des feux de l'amour à la télé. Le lendemain matin il avait disparu.

- Bon débarras, dit Juju. Qui se mit  pousser des cris d'orfraie en constatant que sa console et son portable s'étaient envolés ; néanmoins, Madame Martin arrivant à 9 heures, Arsène Lupin avait du manquer de temps : peu de choses avaient disparu,  à part  la pendule Louis XVI, cadeau de  Mamie Jeanne pour les vingt cinq ans de mariage de sa fille, et accessoirement de son gendre.

Lola se sentit soudain fatiguée d'Hilde. Elle décida sur le champ de quitter le new age pour faire "bourge" : après tout, c'était aussi à contre courant.

On pourrait dire aux parents que Juju s'était fait racketter. Mais la pendule? et Mamie Jeanne? Comment lui expliquer que la pendule avait disparu à jamais ?

 

Solange 18/07/2011 23:12


Une bon moment de lecture qui colle bien à la réalité.


Carlos 18/07/2011 20:04


A mon avis, ce n’est pas le gendre qui se plaindra de la disparition de la pendule…
Merci pour cet excellent moment de lecture ; très belle soirée, amicalement.


Armide + Pistol 18/07/2011 14:08


L'électrochoc a été rude. N'avons-nous pas connu ce genre de déconvenue ?
Je me suis sentie collée à ton texte qui se laisse lire avec grand plaisir.


Quichottine 17/07/2011 22:06


Si proche de la réalité... et combien profitent à ce point des ados qui se cherchent ?

En tout cas, tu en as fait un portrait superbe !

C'est excellent !

Bonne soirée, Emma.


Mony 17/07/2011 13:32


Plaisir de redécouvrir ce texte. Nostalgie aussi !
Tu as décidément une belle plume, petite Emma. Mony


Dan 17/07/2011 11:35


L'adolescence se cherche toujours un modèle, familiale et raisonable, provocant et décalé... il faut bien se chercher pour s'avoir qui on est vraiment. Une fois adulte, est on vraiment ce que l'on
veut être? Dan


Martine27 17/07/2011 11:33


Dur, dur l'adolescence !


Nina Padilha 17/07/2011 09:15


Un récit incisif.
Une analyse clinique.
Mazette !


aimela 17/07/2011 09:11


Un texte que j'ai plaisir à relire :)


louvopale 17/07/2011 06:45


Elle me plaît bien cette Lola, j'aurais fait comme elle je crois..
Bon dimanche Emma


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