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Mardi 28 juin 2011 2 28 /06 /Juin /2011 06:46

L'effet papillon

 



       Un soir de demi-brume à Londres (1) , un mardi de novembre précisément, à 19 heures,  Mary Butterfly monta dans l'omnibus près de Regent square.

 

Un homme maigre,  noir de poil, debout dans la voiture, émit un sifflement insolent à la vue du bord de son jupon à trou-trous (2). Le regard que le voyou lui jeta lui fit baisser les yeux de honte.

Mary s'assit à côté d'un vieil homme dont la proximité lui paraissait rassurante. Elle devinait à sa mise qu'il était étranger : pas de chapeau, mais une longue écharpe rouge qui faisait deux fois le tour de son cou, sur un pardessus de bon faiseur, mais élimé jusqu'à la corde.

Mary serrait contre elle un petit panier dans lequel une cotonnade immaculée recouvrait des bas troués, et une chemise à l'ourlet défait. Elle y avait mis à l'aller les travaux de couture qu'elle avait livrés comme chaque quinzaine à Madame Abercromie, qui habitait au 10 de la Redhill street.

La brave dame était si contente de ses services qu'au billet d'une livre que Mary serrait dans son gant, elle ajoutait toujours le prix de la course en omnibus, ce dont la jeune fille lui était infiniment reconnaissante. 

Ce mardi elle avait tenu à ce que Mary prit le thé avec elle,  ce qui expliquait l'heure tardive de son retour. Elle n'avait néanmoins pas osé refuser. Madame Abercromie, dont la vue était déficiente, s'ennuyait beaucoup depuis la mort de son mari. Elle aurait aimé que la jeune fille devint sa gouvernante. Mais Mary devait s'occuper de Granny Beth, avec qui elle vivait dans une petite maison de briques non loin de la Tamise.

A côté d'elle, le vieil homme chantonnait doucement, et si  elle ne comprenait pas les paroles, elle en ressentait  la mélancolie

Les dimanches s'éternisent, et les orgues de Barbarie sanglotent dans les cours grises (2)

Le voyou la dévisageait toujours effrontément. Elle priait pour qu'il descende avant elle. Hélas il sortit avec elle à Aldgate. Elle avait encore un bout de chemin à faire à pied dans des rues sombres, où les maisons semblaient tomber en vagues de briques noircies. L'homme lui avait emboîté le pas.

Elle pressa l'allure, lui aussi. L'angoisse la saisit. Elle se prépara à lui donner son panier. Mais il ne se contenterait pas de cela, il lui faudrait aussi de l'argent ! Des histoires horribles couraient sur ce quartier de White Chapel.

Une femme sortit saoule d'une taverne. "Jack" cria-t-elle à l'homme à la moustache noire. Mary se retourna. L'homme semblait hésiter, mais la femme l'avait enlacé. "Jack, viens donc, j'ai une surprise pour toi"… Le voyou se laissa entraîner. Mary reprit sa respiration dans une encoignure. Puis retint un petit cri  quand un rat passa entre ses pieds.

Courant presque, elle atteignit Gower's walk. La nuit était tombée maintenant.  La rue était déserte, et un lampadaire tremblotait dans son halo laiteux. Encore quelques pas, elle arrivait enfin chez elle. La vieille Beth dormait la bouche ouverte sur le fauteuil décrépit. Malgré son châle épais, Mary Butterfly grelottait.

Elle éternua violemment.

 

Au même moment, découvrant sa crinière rousse et bouclée, un coup de vent subit emporta la grosse casquette à carreaux d' Angus O'Brian, ventre creux et sourire aux lèvres, qui sortait de l'échoppe de cette canaille de Billie Jones, sur Greene Street, où il venait de mettre en gage son saxophone pour la troisième fois. Il avait vingt quatre ans et se sentait immortel. Un petit soleil froid éclairait Manhattan.

 

Encore ce sacré effet papillon, qui s'efforce depuis des millénaires, et, il faut bien l'avouer, en dépit du bon sens, de réunir les moitiés de pomme éparpillées sur la planète.

 

1 G Apollinaire

2 en Français dans le texte

 

 



 

Par emma - Publié dans : romanesque - Communauté : Se sentir liVre
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Mardi 28 juin 2011 2 28 /06 /Juin /2011 06:10
Par alinea - Publié dans : videos du web et autres coups de coeur
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Samedi 18 juin 2011 6 18 /06 /Juin /2011 06:21

 

pour miletune, sur une oeuvre de Fany Ferré

 

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Elle les regarde depuis l'œil de bœuf du grenier.

Les autres fenêtres côté rue sont toutes condamnées, les volets renforcés avec des barres de fer. De même que la porte d'entrée.

 

Au début, elle ne s'était pas méfiée.

Elle n'avait même pas su que c'était le début.

Au milieu de l'été il y avait eu ces groupes de jeunes qui stagnaient dans la rue, et avaient disparu au matin. Des jeunes normaux, tous pareils, en uniforme de jeune,  jean et ti shirt.

Elle n'y avait pas porté grande attention, elle avait pensé qu'il devait y avoir pas loin un rassemblement, une de ces drogues parties en plein air, comme on en voyait à la télé.

Du temps de la télé.

Par précaution elle avait  bien fermé la maison pour aller au magasin central.

Mais au retour elle s'était trouvée tout à coup cernée par une bande silencieuse, et en quelques secondes dépouillée des provisions qu'elle venait d'acheter. Ils ne l'avaient pas molestée, mais elle était restée un  moment assise sur le trottoir,  à essayer de retrouver sa respiration.

C'est ce jour-là qu'elle avait mis les barres aux volets et à la porte d'entrée.

Joseph, il y a bien longtemps, avait prévu ces dispositifs, après les évènements.

Avec le comité de quartier, il avait aussi monté les hauts murs autour des jardins, et aujourd'hui, elle s'en félicite. Cela permet d'avoir de la lumière par les fenêtres de derrière, ce qui est appréciable puisque les panneaux solaires sont tombés en panne l'un après l'autre, et qu'elle doit économiser le peu de courant qu'ils délivrent encore pour manger chaud, de temps en temps. 

Elle ne se fait pas trop de souci de ne plus pouvoir sortir. Dans le bunker du jardin, à côté du puits, Joseph a entreposé assez de nourriture pour des années, et il y en a deux fois plus que prévu, vu qu'il n'est plus là. Et des semences aussi.

Sa vie est finalement agréable, entre le jardinage et les livres dans le grenier.

Certes, parler lui manque, mais le soir elle papote un peu avec Madame Austen, la voisine, en tapant le mur avec le balai.

Formidable idée qu'avaient eue les comités de quartier de donner des cours de morse, après les évènements, quand tous les medias s'étaient tus.

Et puis il y a le vieux phono à pavillon, et les deux disques qu'elle connait par cœur : Lucienne Delyle, et Maurice Chevalier.

Souvent, elle remonte la manivelle et elle  chante pour accompagner leur voix crachotante :

Moi qui l'aimais tant
Je le trouvais le plus beau de Saint-Jean,
Je restais grisée
Sans volonté
Sous ses baisers

Et elle porte un toast à la photo de Joseph à côté du phono, en regrettant qu'il n'ait pas pensé à stocker plus de muscat, parce que la vodka à l'eau lui donne la migraine.

Oui, finalement, la vie est assez agréable.

 

S'il n'y avait pas CEUX-LA.

Ils défilent maintenant jour et nuit. Des familles. Plutôt des tribus. Elle se demande d'où ils viennent. Impossible de le savoir parce qu'ils ne parlent pas. Vêtus d'oripeaux inidentifiables. Encore humains pourtant, puisqu'elle voit des bébés accrochés à des femmes.

 

Elle se détourne de l'œil de bœuf en soupirant, rassurée de se sentir  en sécurité dans sa forteresse.

C'est alors qu'elle la voit.

Dans l'encadrement de la porte de l'escalier, se tient une fille au regard aigu, en loques, grisâtre de ses pieds nus à sa chevelure emmêlée. Dans les quatorze ans peut être, accompagnée d'un chien jaune efflanqué.

 

En hommage à Madame Doris Lessing

 

 

 

 

 

Par alinea - Publié dans : romanesque - Communauté : L'ESPERLUETTE
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Samedi 4 juin 2011 6 04 /06 /Juin /2011 06:04

pour Miletune

 

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photo Eric Belin

 

Elle appelle ça "mon autel culturel".


-"Des vieilleries", grommelle Brigitte en passant le plumeau d'un air dégoûté, "des nids à poussière".


-"Enfin, Maman", dit Sylvie, "les escargots devant l'homme pressé, c'est amusant, mais pourquoi as-tu besoin d'enrubanner de dentelle ces vieux bouquins ? Qu'est-ce que tu leur trouves ? As-tu l'intention de les relire ? Plus personne ne lit Paul Morand, Pierre Benoit, Martin du Gard ! Le gros Dumas passe encore, mais le traité de cosmographie de l'antiquité à nos jours, édition 1912, Maman !

Si tu veux je te cherche une édition plus belle de tous ces titres…"


-"Ma chérie, je ne veux pas de livre neuf. Ceux-là, pas d'autres. Qu'importe qu'ils soient sales et dépiautés ! Je n'ai pas besoin de les ouvrir pour entendre Antinéa et Milady me parler avec la voix de mon père qui aimait tant ces livres.  

La cosmographie, c'est étrange, je ne sais pas ce qu'elle fait là… mais le vieux réveil, ma chérie, un réveil qui ne réveille pas, n'est-ce pas infiniment reposant ?


-"Ta mère est à la pointe de l'art", intervient Marc. Elle fait des INSTALLATIONS. Comme celles que nous avons vues au musée d'art moderne. C'est épatant, mère, il faudra qu'on vous y  emmène, ça vous donnera des idées ! Tu te rappelles, Sylvie ? Ce caddie débordant de bouteilles et de paquets de lessive, follement exotique ! Et le billard rempli de boue dans laquelle dormaient des gnomes de plastiques, qui se mettaient à copuler frénétiquement dès qu'un  visiteur passait devant ? Géant !!!

Ah Ah Ah !!!"


Mais Sylvie ne rit pas. Sa mère l'inquiète. Elle a toujours été fantasque, mais depuis quelque temps, elle multiplie les installations incongrues un peu partout dans la maison. Et elle interdit qu'on y touche !

La pire, qui broie le cœur de Sylvie, est qu'elle a posé les vieilles pantoufles de son père en plein milieu du vestibule pour le cas où "il se déciderait à rentrer".


-"Maman, s'il te plaît, ce sont des folies, tu le sais bien, pourquoi fais-tu tout cela ?"


-"Mais, ma chérie", dit Isabelle avec l'air malicieux qu'elle avait autrefois quand elle leur avait préparé un bon gâteau ou concocté une surprise, "je fais mes bagages, tu vois bien"

Par alinea - Publié dans : société - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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Dimanche 29 mai 2011 7 29 /05 /Mai /2011 06:15

 

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une fois n'est pas coutume, un poème emprunté


Phileas Lebesgue. La maison vide

  
Tu n’es plus là, ma mère ... En la vieille maison
que ton âme imprégna d’odeur céleste, j’erre.
Sur les géraniums tremblants de l’étagère
je te revois penchée à l’arrière saison.
Ah ton image ici n’est pas une étrangère...
mais chaque jour la rend plus vaine et plus légère.
Tu n’es plus là, ma mère. Et pourtant je respire
ton souffle d’ans l’haleine agreste des lys blancs.
Dans les roses du seuil, je revois ton sourire.
Ce vieux jardin, où jusqu’au bout tes bras tremblants
voulurent promener le sarcloir ou la bêche,
où l’on pouvait te voir chaque soir à la fraiche
patiemment penchée, ah comme il est encore
tout plein de ta présence et de ton calme effort !
Je ne veux rien changer aux plus vulgaires choses
que ta main disposa pour m’y faire un doux nid.
Mais le monde ne vit que de métamorphoses.
La goutte d’eau ronge la pierre et le granit..
Malgré toi, tout ce qui fut toi se désagrège.
Et sous l'étreinte de mes doigts fond comme neige.
Irai-je demander aux passants du chemin
s’ils n’ont pas rencontré ton ombre dans la rue ?
Chaque heure en emporte un de ceux qui t’ont connue
et les autres s’en vont sans me tendre la main.
Chacun sent le prix étrange de la vie
et court, l’angoisse au coeur, à sa chère folie.
Tu n’es plus là, ma mère... En ta vieille maison
je respire ton âme, avec un lent frisson

 

 

 

 

 

Par alinea - Communauté : mémoire et écritures
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Lundi 23 mai 2011 1 23 /05 /Mai /2011 06:31

pour Miletune

d'après  Siqeiros

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Marie-Madeleine

 

Au début, ils ne s'étaient pas inquiétés.

Mais qui peut dire quand tout cela a commencé ?

 

Il y avait bien eu ces algues d'un beau vert

Dans la baie du brigand. On s'était habitués.

Quelques chiens étaient morts, qui suivaient les pécheurs.

Il a juste suffi d'aller pêcher ailleurs.

De toute façon on ne mangeait plus le poisson,

Il servait de farine pour nourrir les cochons.

Un beau matin de mai, on trouva sur la plage

Douze baleines bleues dont le dos scintillait.

Puis les oiseaux du ciel se mirent à tomber.

Mais ça se passait loin, c'était à la télé.

Ici les mouettes  riaient,  crevant les yeux

Des poissons boursouflés balancés par la vague

Puis laissés doucement sur les algues puantes.

 

Dans l'temps, disaient les vieux, l'curé aurait ben su

Quoi faire. En procession derrière  le reliquaire

De Saint Tri-kadez tout autour du grand calvaire.

Seulement, nom de Dieu, des curés, y'en a plus…

 

C'est alors que la mer rejeta une femme

Grasse et laide, qui respirait encore. Ranimée,

Elle se mit à courir sur la lande en poussant

des cris rauques. On l'appela Marie-Madeleine.

Ou "la noyée", selon les jours. Et on tendit

au large de grands filets, pour qu'il n'en vint point d'autre.

 

 

Par alinea - Publié dans : romanesque - Communauté : ECRIMANIA ou le désir d'écrire...
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Vendredi 20 mai 2011 5 20 /05 /Mai /2011 06:11

pour miletune

d'après  Siqeiros

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Comme une algue

 

C'est un rêve qu'elle fait souvent. Elle flotte sur la mer. La vague avance et recule et  parfois  la laisse sur le sable, étale, tranquille, abandonnée comme une algue. Elle est morte et pourtant elle voit sur les rochers la silhouette d'un homme qui se découpe en noir sur le ciel rouge.

Elle se réveille alors en sursaut, et angoissée. " Stronzo ! Ordure !" siffle-t-elle entre ses dents. Et elle se lève, parce qu'elle sait qu'elle ne pourra pas se rendormir.

-    Maria, gémit alors Luca…

-    Rendors-toi, ça n'est rien…

Alors elle s'en va déplier la planche à repasser dans la cuisine, ce sera toujours cela d'avance.  Mais dans le silence de la nuit,  les souvenirs se font pressants opressants...


La première fois, avec Luca, c’était dans le petit port d’Eldira, sous une barque retournée, où une pluie violente les avait contraints à s’abriter. Dix-huit ans tous les deux, pour la fête qui avait fait d’eux des amants. Le soleil sous la pluie.

Ils avaient ensuite pris l’habitude de se retrouver dans la maison des saisonniers, au milieu des vignes de Giuseppe, inhabitée en dehors de la période des vendanges.

Comme tout le monde Luca craignait Giuseppe, son père, qu'on appelait Il volpe, et ils ne se risquaient dans la maisonnette que lorsqu'il était sûr que celui-ci était à la ville. "Le renard" n’aurait de toute façon pas accepté une union avec la fille de la pauvre Francesca, la veuve noire à l’esprit un peu égaré.

Et puis…

Les mains de Maria se crispent sur le  linge. Non, elle ne veut pas à nouveau revivre cette scène. Mais les images reviennent et reviennent. Après si longtemps !

Même quand elle dort, l’homme noir la guette encore…

Luca, dit-elle tout haut, Luca ce n’est pas ma faute. Luca, je n’ai parlé de cela à personne. Même pas au padre Ignazio.  Et surtout pas à toi.

Pourtant Maria en a parlé. Une seule fois.

Ce jour-là, quand elle a réussi à bouger, elle a couru, couru comme une folle vers l’église, il lui semblait qu’il n’y avait que là  qu’elle serait à l’abri. Et elle s’est pratiquement jetée sur son frère Raffaele qui bichonnait sa vieille moto derrière un muret.

Le garçon l’avait attrapée en riant :  "Holà, Maria, tu es poursuivie par le diable ?". Elle lui avait dit.

Tout. Luca, la maison des saisonniers dans les vignes.

Ça, Raffaele le savait sans qu’ils  en aient jamais parlé.

Elle lui dit aussi l’homme noir.

- Son nom, Maria, son nom. Je vais le tuer.

Je ne le connais pas, Raffaele, je ne l’avais jamais vu. Je sais juste qu’il a une voiture décapotable.

La voiture décapotable était une invention, bien sûr, Maria l’avait vue sur l’écran du cinéma en plein air qui venait une fois par mois sur la place, dans la camionnette d’Emilio.

Parce que l’homme noir n’avait pas eu besoin de voiture, décapotable ou non.

Il était chez lui.

Luca venait de partir, parce qu’il ne voulait pas rater l’entraînement de foot à Cancaleone. Déjà, son vélo soulevait la poussière sur le chemin poudreux.

Maria était restée étendue sur le petit lit métallique, et goûtait la brise de mer qui rafraîchissait cette fin d’après-midi ; les cigales lancinantes semblaient être tout ce qui restait de vie sur terre.

Elle ne l’avait pas entendu arriver. Souple et silencieux comme un renard.

Il volpe, son fusil sur l’épaule comme toujours. Ses dents blanches dans la pénombre. Elle entendait encore sa voix basse, et rauque "puttana, zoccola, tu as mis le grappin sur mon fils, hein, puttana, tu crois peut être que tu vas avoir mes vignes et ma maison ? "

Maria cherchait désespérément à se couvrir, sa robe avait glissé entre le lit et le mur… Giuseppe avait défait son ceinturon.

À la fin de l’été, quand il fut avéré que malgré les précautions qu'il prenait,  Maria était enceinte, Luca devint fou de joie. C’était la seule façon, disait-il, pour que sa mère, la si pieuse Immacolata accepte de plaider leur cause auprès de Giuseppe.

Après les réprimandes d’usage du père Ignazio, on les avait mariés, en vitesse.

Maria sourit en repensant à Immacolata mains jointes et visage fermé, assise dans l’église à côté de Francesca, comme deux corneilles noires hostiles.

L’absence de Giuseppe était assourdissante. Il chassait dans les collines.

Quand Renzo était né, Luca avait parcouru la rue du village avec son accordéon. 

 

Et toujours ce doute, depuis quarante-six ans, quand elle regardait l’épi si particulier dans les cheveux noirs de Renzo. Le même que celui de ce grand-père qu’il n’avait jamais vu, même en photo : "il volpe"…

 


Par alinea - Publié dans : romanesque - Communauté : VOTRE ACTUALITE A LA UNE !
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Mercredi 11 mai 2011 3 11 /05 /Mai /2011 06:37

pour Miletune

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La fête des mères

 

La Vesuvia, elle l'avait depuis la fête des mères.  

 

Elle ne savait même pas que cela existait avant que Thomas dépose le gros paquet sur la table de cuisine.

-        Je passe en coup de vent, avait-il dit.

Comme s'il lui arrivait parfois de s'asseoir pour bavarder tranquillement avec sa mère.

-        Désolé, mais j'ai une réunion importante.

Comme s'il avait parfois des réunions de peu d'intérêt.

-        Alors, bonne fête, maman, c'est de la part de "nous  trois".

-        et… c'est quoi ?

-        Une Vesuvia, Maman ! Une VE-SU-VIA. Une machine à café !  tu regardes la télé, quand même! une Vesuvia, parce que tu le vaux bien !!!!

Et il avait bien ri, tout content de lui. Et il était parti. En coup de vent.

-        Et les autres ? avait demandé Marinette dans le couloir, ils vont passer, cette année ?

 

Mais les autres n'étaient pas passés. Anna Maria avait "des problèmes de voiture". Mathieu avait téléphoné, du moins sa femme Mylène avait appelé.

-        Bonjour, Mère, avait-elle dit, de son ton las qui sapait le moral dès les premiers mots. Mathieu me charge de vous souhaiter une bonne fête. Et les enfants aussi. Brian ? Erwan ? venez dire bonne fête à Mamie !

Mais bien sûr aucun ne s'était déplacé. Marinette les imaginait bougonnant sur le canapé, concentrés sur leur console de jeux.

-        Merci pour la Vesuvia, avait-elle dit à Mylène.

-         ah bon, c'est ça qu'il a quand même acheté, Thomas ? on lui avait dit pourtant que c'est pas du tout votre genre. Mais il doit avoir des actions dans la maison, il offre ça à tout le monde en ce moment.

C'est vrai qu'il a les moyens, lui… avait-elle conclu aigrement avant de raccrocher.

 

C'est quoi, "mon genre" ? s'était demandé Marinette. Décidément ils la prenaient pour une demeurée…

Elle s'était alors connectée sur le site "Vesuvia.com" pour voir en détail de quoi il retournait.

Elle avait horreur des notices qui vous expliquent en 12 langues et 10 schémas abscons sur papier rêche comment il ne faut pas brancher l'appareil, et vous donnent la liste des revendeurs en Jamaïque et en Patagonie.

Quoique elle se doutait bien qu'une marque qui peut jeter des pianos à queue par les fenêtres doit avoir les moyens d'éditer une plaquette en couleur sur papier glacé.

Mais quand même on en apprend bien plus sur internet.

C'est ça, son péché mignon, à Marinette, chercher la petite bête, l'historique, les performances, les indications et contre-indications, les vertus nutritives…

Et puis, il faut dire qu'elle a le temps.

 

-        Alors, avait-elle dit à ses amies de randonnée, si j'ai bien compris, l'intérêt c'est d'acheter le café dix fois plus cher qu'en paquet, ce qui permet de payer les pianos à queue et les stars internationales. C'est équitable.

 

Mais il avait bien fallu inaugurer la machine, pour faire honneur aux enfants. Pour lui faire une place, elle avait dû virer le robot mixeur de la fête des mères de l'an dernier, qui occupait une bonne partie du plan de travail. Robot dont elle ne se servait pas, de toute façon, lassée de devoir démonter, laver, remonter les multiples pièces.

 

Mais découvrir les dosettes de toutes les couleurs dans un joli coffret avait été un pur moment de sensualité.

-        Regarde, Josette, comme c'est mignon, tu as du Copacabana forte, du Rio bella, du sensualitad, du dolce noche, du rota absolutad, waouh !!!

Elles avaient l'impression de se retrouver des décennies plus tôt, quand elles jouaient à la maman avec leur vaisselle miniature.

Du coup, elles en avaient expérimenté quelques-unes, ce qui leur avait procuré une insomnie carabinée.

 

Intérieurement, elle ne pouvait s'empêcher de préférer sa Vesuvia à la Wii fitness que les filles de Josette lui avaient fait expédier pour la fête des mères.

Par alinea - Publié dans : société - Communauté : L'ESPERLUETTE
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Mardi 10 mai 2011 2 10 /05 /Mai /2011 06:37

 (pour miletune)


   1231721937 george clooney 01 1

 

  Fantasmes 

 

 

 

À part, peut-être, qu'on me susurre "vous les femmeus"

quand je contemple le soleil qui se couche

sur le lagon enflammé de Bora Bora,

je le confesse, et j'avoue : rien ne m'émeut plus

qu'une barbe de trois jours sur une peau bronzée…


Marie Thérèse, ma cousine, répétait souvent

qu'un baiser sans moustache est un gigot sans sel.

J'ai aimé autrefois un homme qui en avait

une belle. De moustache. Croyez en donc l'adage,

une moustache hélas, trahit l'homme volage.

(Ce qui est, entre nous, sans doute un pléonasme).


Mais la barbe de trois jours, c'est le rêve, l'aventure,

Indiana Jones, Casanova et Rhett Butler,

les voiliers, les déserts, la sueur, la poussière…

Et puis, à l'arrivée, l'élégance du vainqueur,

Qui garde au fond des yeux comme une nostalgie…


Au quotidien sans doute, il y a de l'entretien,

Une barbe de quatre jours n'est plus photogénique

Il lui faut la raser, mais alors il est glabre,

et il doit se cacher. Sans doute de mauvais poil.

A moins que son coiffeur sache la lui tailler

au petit poil. J'ai aimé un coiffeur. Qui hélas

aimait un danseur. Lequel hélas aimait un coiffeur,

mais un autre. Je m'égare, et sans doute vous rase.


Tout cela pour finir par rencontrer Jean Claude !

 

 

Par alinea - Publié dans : burlesque - Communauté : ECRIMANIA ou le désir d'écrire...
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Dimanche 8 mai 2011 7 08 /05 /Mai /2011 06:35

 

 

mer nord

 

La brigantine

 

Avec l'étranger s'engouffrèrent dans l'auberge enfumée une bourrasque de vent glacé, et les cris rauques des goélands.

 Poil noir et cuir tanné, droit dans ses bottes, il restait sur le seuil, défiant l'assistance de son regard trop clair. Il avait avec lui un  jeune homme frêle, presque encore un enfant, portant une épinette suspendue à son cou.

Quelque mousse en relâche, ramassé sur le port, pensa Lison desservant les pichets qui encombraient les tables.

L'homme se déplaçait avec raideur ; il s'assit enfin, rejetant sa cape et son chapeau.

On vit alors la cicatrice qui lui barrait le front. Une onde de respect parcourut les tablées.

Nul pourtant ne pouvait connaître sa devise : " enferre ma rapière crapuleux mécréants".

 Nul,  ni lui-même d'ailleurs : sa mémoire avait fui au fil  tranchant d'une épée de hasard,  sur un quai de brumes.

 L'enfant était le sien, il le savait parfois, et parfois l'oubliait. Il lui servait de guide, de mère, et de passé.

Du fond de la salle un chant prit son essor, repris en chœur par la salle : " et hisse et haut, et hardi les gars…"

Le vieux qui se morfondait écroulé contre le comptoir se mit à  pleurer, l'étranger sifflotait.

Ayant avisé l'instrument posé sur le banc, un homme s'écria, "eh p'tit, vas-y, fais nous danser!"

 Le garçon fit jouer les articulations de ses doigts gourds, si longs, si fins, cornés par les rêches filins et le déboulonnage des caisses, aux mouillages.

Un énorme rire secoua la salle dès que s'éleva la musique aigrelette, et que deux hommes pesants se mirent à sautiller,  minaudant comme des marquises.

 

Il est l'heure de fermer.

Lison soupire, et les personnages de sa rêverie regagnent la brigantine qu'il y a bien longtemps son grand père a enfermée dans la bouteille qui trône derrière le comptoir.

Il reste, comme chaque soir,  à mettre sur le trottoir le vieux Léon à demi assoupi sur son pastis.

Il est pratiquement le seul client de "La brigantine", depuis que l'usine a fermé…

 

 

 pour Miletune

 


Par alinea - Publié dans : romanesque - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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Jeudi 5 mai 2011 4 05 /05 /Mai /2011 06:26

 

Pavane de Fauré  (pour les impromptus littéraires)


 

 

  v2.jpg

original ici

 

C'est le premier matin du monde

L'aube joue à dorer la brume

qui s'effiloche sur les marais …

Des étincelles argentées courent

entre les herbes échevelées.


Mais l'eau se trouble et devient sombre,

y glissent des ombres indistinctes.

Des voix venues d'on ne sait où,

des voix de nymphes et de guerriers

racontent ce que sera le monde

au faune perché sur un roseau

qui joue de la flute de pan…


Mais ce n'est qu'une libellule.


l'eau redevient lisse et verte

une goutte glisse d'une feuille

et

il

n' y

a

plus

rien

Par alinea - Publié dans : vaguement poétique - Communauté : Le monde de Pénéloop
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Lundi 2 mai 2011 1 02 /05 /Mai /2011 06:12

 pour miletune

 

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- Salut, Min’
- ah, c’est toi ? bonjour Jerry. Enfin rebonjour, ça fait la dixième fois que tu passes aujourd’hui.
- Plus rien à me mettre sous la dent, tu n’aurais pas un petit quelque chose ?
- Ben tu connais le chemin ! 
- Plus que ce petit bout de Hollande ? et vachement dur, en plus
- eh bien, remue toi un peu, vas-y donc, toi, aux commissions ! Le tien, il a rien laissé, aujourd’hui ?
- que dalle, une bouteille de chouchen vide, et ça pue !
- la trouille que j’ai eue, la semaine dernière quand ils se sont mis à faire le ménage ! J’ai cru qu’on allait devoir filer ! avec les enfants qui couinaient. En plein hiver !
- tu parles si je m’en souviens. Ils gueulaient comme des ânes. Le mien prétendait que le tien avait piqué ses sous. Du coup ils ont tout retourné!
- J’ai vu le coup qu’ils allaient reclouer la plinthe sous le lit, et alors, adieu le nid douillet. Les petits sont bientôt en âge de partir, mais j’en attends d’autres !
- quoi ? encore en cloque ? mais comment tu fais ?
- aucune idée ! toi t’as de la chance de pas en avoir, ça bouffe tout le temps, ces mioches !
- Juste quand je me demandais si je pourrais pas loger chez toi. Le mien a mis des tapettes. J’y ai laissé un bout de queue, ma belle queue, regarde ! mutilée à jamais ! les barbares ! c’est comme si eux ils se coupaient un doigt ou une oreille !
- C’est pas mauvaise volonté, Jerry, mais tu vois comme on est déjà à l’étroit...
- On pourrait agrandir ! En attendant, ma petite Minnie, si on faisait poc-poc ?
- encore ? ça fait la dixième fois aujourd’hui !

 

 
Par emma - Publié dans : à propos de la peinture - Communauté : l'art de partager son art
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Dimanche 1 mai 2011 7 01 /05 /Mai /2011 11:14

pour les impromptus littéraires

 

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Maintenant qu'il avait quitté l'armée des Indes,

le major Cunningham s'ennuyait sous la pluie

dans sa maison d'Ecosse, en un lieu désolé.

Le soleil du Pendjab avait rôti son cuir.

Son jarret était ferme sous le kilt à carreaux.

Il portait beau encore, à soixante ans bientôt,

sémillant retraité, à la bourse hélas plate.

Le peu d'émoluments versés par la patrie,

pour jouer au polo sous un soleil de plomb,

ayant fondu aux dés, dans des lieux mal famés,

quand, les soirs de spleen,  il fuyait l'harmonica

qui jouait " bonnie doon"  sous le grand mouroungue.

….

Or voilà qu'un sien oncle, baronnet de surcroit,

venait de trépasser, le faisant héritier

d'un château sur le loch, d'un fantôme certifié

et de douze mille acres de bonne lande à renards.

L'occasion était belle. Hélas le vieux retors

précisait dans un codicille que ce beau leg

était soumis à une condition absolue :

faute de descendant mâle  dans l'année qui suivait,

le major verrait passer sous sa rousse moustache

le château, le fantôme, et les landes à renard.

Lesquels iraient grossir illico la cagnotte

du club des vétérans du Blandish pipe band.

….

Sacrée canaille, tonton Archibald, dit le major

ébaubi de tant d'exigence !  Ce délicat

qui se vêtait  de soie, de plumes et de dentelles !

Que n'a-t-il pas lui-même assuré sa lignée !

Pourquoi donc lui fallait-il, par procuration

assouvir, grâce à moi, sa postéromanie ?

….

Le major avait pu,  toutes ces décennies,

échapper à l'hymen et l'ennui qui s'ensuit,

au sentiment qui amollit le caractère.

Il n'était pas homme à  s'enticher à la  légère

Pour devenir  très vite un  chapon engraissé,

d'une de ces péronnelles en jodhpur et cravache

cornaquée par sa mère dont elle aurait sous peu

le visage peu amène  et la voix de crécelle.

….

Déboussolé et tourmenté par ces pensées,

le major envisagea de confier la tâche

de recruter  promise à sa voisine Beth,

une veuve encore verte, férue de tea parties.

Elle lui tournait le dos, occupée qu'elle était

à planter des tulipes par devant son cottage.

Il ne l'avait jamais vue sous cet angle-là,

la trouva callipyge. Sa croupe rebondie

Lui parut recéler des promesses génésiques

Etonnamment, scandaleusement, sous-employées…

....

 

Légèrement surprise d'une flamme si soudaine

La dame cependant consentit  à l'hymen.

A peine mariés, les voilà à la tâche !

Elle voyait déjà sa future roseraie,

Et lui criait "taïaut",  en pensant aux renards…

Quatorze jours avant la date fatidique,

Dame Beth mit au monde deux jumelles dodues.

Le pauvre Cunningham qui n'aimait que sa pipe

Se retrouvait nanti de trois femmes d'un coup.

Le Blandish pipe band vint leur faire une aubade.

on le sait : "If anything can go wrong, it will !"

 

 

Par alinea - Publié dans : romanesque - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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Mardi 26 avril 2011 2 26 /04 /Avr /2011 06:55

 

Mon père, ce héros

 

 

 


Laisse ça, Francette, on débarrassera la table plus tard. Ce n'est pas si souvent que ma petite sœur me rend visite, ce n'est pas pour faire le ménage. Ah, excuse une minute, je monte la radio.

Au cours de cette cérémonie, à laquelle participeront également une soixantaine de "Justes de France", le chef de l'Etat et Mme Simone Veil se sont rendus dans la crypte du Panthéon afin de dévoiler la plaque portant l'inscription :

"Sous la chape de haine et de nuit tombée sur la France pendant les années d'occupation, des lumières, par milliers, refusèrent de s'éteindre. Nommés "Justes parmi les nations" ou restés anonymes, des femmes et des hommes de toutes origines et de toutes conditions ont sauvé des juifs des persécutions antisémites et des camps d'extermination. Bravant les risques encourus, ils ont incarné l'honneur de la France, ses valeurs de justice, de tolérance et d'humanité. "

Oh France, assieds-toi, chérie. Il faut que je te parle de Sarah. Et ensuite  tu vas peut être me haïr. Mais il faut que je le fasse.

On dit qu'on n'est vraiment mort que quand il n'y a plus personne pour parler de vous. Et sans doute n'y a-t-il plus que moi pour parler de Sarah.

Tu ne l'as pas connue, et je ne t'en ai jamais parlé. Sarah était ma meilleure amie. Une de ces amitiés intenses, pures et absolues comme on ne peut en avoir que lorsqu'on est enfant.

Nous étions "tombées en amour" toutes petites, dès le premier jour de classe. Dans la grande cour grise, sa petite silhouette éclatante, affairée sous le grand marronnier de la cour, avait attiré mon attention. Elle arborait  un tablier à bavette de couleur vive, laissant voir un pull bariolé, qui tranchait parmi les blouses à manches longues, le plus souvent à sages carreaux que nous  portions toutes. Elle ramassait des marrons et en bourrait les poches de son tablier extravagant.  Je lui ai demandé ce qu'elle allait faire de ces marrons.

- Des marionnettes, m'avait elle répondu. Mon grand frère David  fait des marionnettes avec des  têtes en marron, qu'il taille avec son canif. Si tu veux, je te montrerai jeudi, il a fait aussi un petit théâtre en carton.

Pendant les trois ans qui ont suivi  nous ne nous sommes plus quittées. Je suis allée presque tous les jeudis dans le douillet appartement de la famille Cohen, au dessus de l'atelier de reliure du père.  J'ai vu le théâtre de David, qu'il appelait son théâtre de "maronnettes".  Il  avait un vrai rideau rouge.  David et Sarah y donnaient des représentations superbes, des histoires de sorciers et de musiciens. Leur maman  nous faisait de délectables gâteaux aux pommes avec de la cannelle ; du moins au début,  je suppose qu'ensuite les restrictions ne le permettaient plus. Il me semble que j'entends encore l'harmonica de David...

Mon Dieu, c'était tellement plus gai qu'à la maison !

Maman disait qu'avant son accident, Papa était joyeux ; mais toi comme moi ne l'avons connu que sombre, renfermé, impatient. Surtout avec moi. Toi, il t'a idolâtrée dès ta naissance, la petite dernière, celle qu'on n'attend plus, un cadeau du ciel.

Au moins sa patte folle lui avait-elle évité d'être mobilisé.

Toute ma joie était à l'école, avec Sarah. Elle avait un petit visage triangulaire, étonnamment mobile, mangé par des yeux immenses. Elle était aussi brune que j'étais blonde, et nous nous amusions à jouer les jumelles, programmant chaque jour notre coiffure  du lendemain, afin d'être toujours semblables : tantôt des tresses, ou des boucles, ou une queue de cheval...

Côte à côte sur le même banc, nous nous sommes amusées un jour à lier ensemble une longue mèche de devant, avec un double nœud. Quand l'heure de la récréation est arrivée,  impossible de dénouer nos cheveux mêlés ! Madame Dubas, la maitresse, qui faisait semblant d'être très fâchée, a dû couper le nœud avec ses ciseaux.

Tiens, un souvenir me revient tout à coup, à quoi je n'avais jamais repensé depuis : je ne sais plus d'où ils  venaient, mais cette année là, celle de nos neuf ans, c'était dans notre classe  la folie de minuscules poupons de la taille d'un doigt, roses, que nous dorlotions, couchés sur de l'ouate dans des boites d'allumettes. C'est curieux, la mémoire...

Sarah était si fine, si vive, toujours volontaire pour réciter ou chanter, que beaucoup lui enviaient son aisance, la disaient poseuse. C'était comme un oiseau un peu exotique, pas tout à fait de notre monde, ma Sarah.

J'étais assez grande pour  voir que les choses s'assombrissaient autour de nous, qu'il devenait difficile de se procurer de la nourriture : Maman gémissait, Papa la rudoyait.

Un soir de l'été 42,  j'étais déjà couchée, quand  j'entendis cogner à la porte. Ce fait était si étonnant en raison du couvre-feu, que je me levai subrepticement, et allai me poster en haut de l'escalier, d'où je pouvais voir la porte d'entrée. Derrière la grande silhouette de Papa, je ne voyais pas  qui était là, mais c'était une femme qui parlait bas et précipitamment.

Puis j'entendis papa qui disait :

- Ce n'est pas possible, madame Cohen, il n'y a pas de place, nous n'avons que deux chambres, et  ma mère doit venir nous rejoindre.

Madame Cohen pleurait suppliait, et Papa brutalement lui dit :

- Arrêtez, vous êtes ridicule, n'insistez pas. Nous n'avons pas de place pour Sarah, rentrez chez vous ; tout va bien se passer, un peu d'agitation avec ces contrôles, et puis ça va se tasser. Bonsoir Madame Cohen.

Et il a carrément refermé la porte sur elle.

J'ai pleuré longtemps avant de m'endormir. Je croyais pleurer sur les heures délicieuses que nous aurions pu passer ensemble, Sarah et moi, mais une angoisse indéfinissable m'étreignait le cœur.

Je n'ai plus jamais revu Sarah, non plus que sa famille. L'atelier de reliure a  d'abord été muré par des planches, puis très vite de nouveaux occupants sont venus s'installer. Et la grande histoire a suivi son cours.

Le 8 mai 45, jour de ta naissance, il faisait un temps splendide. Quand je suis rentrée du Lycée, Papa pérorait sur le trottoir avec quelques voisins, un verre à la main. Il disait fièrement à tous : "mon bébé s'appellera France Victoire ".

Puis il s'est mis à t'aimer presque violemment, peut être d'autant plus que moi, je n'arrivais plus à croiser son regard.

J'ai revu David quelques années plus tard, dans un vernissage. Une seule fois. Je savais qu'il avait survécu, il avait passé la fin de la guerre à la campagne, caché chez la sœur du curé Boignart.  Nous nous sommes reconnus tout de suite. Pour moi c'était facile : je n'avais jamais cessé de l'aimer. Mon Dieu qu'il était beau dans son pull blanc !

Il a fendu la foule, s'est penché sur moi pour déposer un léger baiser sur ma joue, et  m'a dit : "Ce n'est pas ta faute, Marie."

Juste cela.

Je croyais que j'arriverais à me taire jusqu'au bout, pour te préserver, ma Francette. Tu vas peut être me haïr d'avoir terni le souvenir que tu as de Papa. Mais j'ai compris aujourd'hui que je te dois la vérité. Pour Sarah.

Au fond, sait-on jamais ce qui est juste ?

Par alinea - Publié dans : la guerre - Communauté : mémoire et écritures
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Vendredi 22 avril 2011 5 22 /04 /Avr /2011 06:21

 

 

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peinture d'Eduardo Ungar, pour miletune

 

 

Vous permettez Mamz'elle Adèle ?

J'vous ai apporté des fleurs, toutes fraiches. Mais j'les cache, parce que mon vieux, là-bas, planté devant l'hôtel des flots bleus, i'm'surveille. I' garde son bien. I' veut pas que j'vous fréquente.

I'm' dit, sauf vot' respect, qu'vous avez la cuisse légère.

Mille pardons, Mam'zelle Adèle, il vous voit pas comme je vous vois ! C'est pas légère qu'elle est, vot' cuisse ! Elle est crémeuse, onctueuse, moelleuse, tout comme j'aime !

Ah, Mam'zelle Adèle, vos cuisses, vos épaules, vos bras, et... tout l'reste, ça m'fait rêver, si vous saviez !

J'vais p't'et' bien vous les glisser sous la table,  les tulipes, parce que je vois arriver le gros Lulu, le serveur ! Et c'te punaise, il est toujours à cafter à mon vieux, m'étonnerait pas qu'il cherche à m'déshériter ! Déjà qu'il fait du plat à ma soeur, c'te dinde qui s'fait bronzer sur un transat, dans l'fond avec sa copine.

Vous verrez comme elles sont belles les tulipes : de deux couleurs, des rouges et des jaunes, et y'a marqué « plaisir d'offrir » sur le papier, parce que c'est un plaisir pour moi d'vous les offrir. Tel que.

Vot' gamin, quand même, j'aimerais bien qu'vous lui disiez de s'tenir un peu à carreaux. Si mon vieux i'l'voit grimper sur l'réverbère en résine tout neuf, après déjà qu'il ait tiré la queue de son clébard, et envoyé son ballon sur la tête du notaire qui prend son pastis derrière, j'suis pas sûr qu'il ait trop envie de devenir grand père…

Par emma - Publié dans : à propos de la peinture - Communauté : Se sentir liVre
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  • : mots, images, et sons........ histoires inédites en tout genre, illustrées par des photos et peintures personnelles (sauf exception signalée, quand le texte répond à une consigne image extérieure )
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au passant égaré

au passant égaré... 


 C'est à dire toi, que Google a guidé jusqu'ici, parce que tu lui as demandé  "soubrette de charme", ou encore "grosses fesses", pour ne citer que les émanations les plus poétiques de tes promenades nocturnes sur la toile...

Sache que je ne peux rien pour toi, et j'en suis désolée.

Certes tu trouveras peut être ici, si tu veux te donner beaucoup de peine, (mais je pense que ta quête est beaucoup plus urgente), quelques allusions libertines, mais vraiment à dose homéopathique, pour ne pas dire subliminales. (Pense quand même à effacer l'historique de navigation  au cas où ta Maman aurait la malencontreuse idée d'aller  jeter un œil sur tes révisions de bac)


Mais puisque vous êtes là, viendez donc prendre un petit verre, c'est la maison qui offre !

 

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