Sincèrement ?

Publié le 14 Février 2017

C'est une langue belle avec des mots superbes
Qui porte son histoire à travers ses accents
Où l'on sent la musique et le parfum des herbes
Le fromage de chèvre et le pain de froment
[1]

Une langue qu'on aime au point de s'étriper au sujet de l'accent circonflexe, ou la féminisation des noms de métier, dans un pays où la dictée a été élevée au rang de jeu télévisé…

 

Une langue de pinailleurs, qui a un mot précis pour désigner “la répétition de groupes de mots qui semblent fonctionner de manière autonome alors que la poursuite du texte montre que ces termes étaient en réalité les annonces d’un développement dont ils constituent les éléments” (épanode), ou "la répétition de formes morpho syntaxiques sur la base d'un parallélisme grammatical des morphèmes" , (homroptote), qui a décidé que la forme de rime  interne dans "Du pain, du vin, du boursin"  s'appellera : homeoteleute !!!!

A l'occasion de la st valentin, miletune[2] propose de broder sur cette image

 

          Les journalistes ne doivent pas oublier qu’une phrase se compose d’un sujet d’un verbe et d’un complément. Ceux qui voudront user d’un adjectif passeront me voir dans mon bureau. Ceux qui emploieront un adverbe seront foutus à la porte.

circulaire de G. Clémenceau (alors rédacteur en chef de L’Aurore)

 

Hugo disait que l'adjectif est la graisse du style, et il est vrai que l'adjectif est souvent superflu, et inutilement explicatif ;  de même que l'adverbe, qui en est en quelque sorte la paraphrase lourde et appuyée, pour  répondre à la question "comment ?" avant même qu'elle se pose, et même si elle ne se pose pas.

 

Comme la musique des films qui dit : c'est là qu'il faut avoir peur, ou préparez les mouchoirs, adjectifs et adverbes explicitent, zooment, insistent, surlignent ; didascalie, indication de jeu. Du théâtre, en somme.

 

L'adverbe en "ment"  ment, quelquefois,  flatte, dissimule, embobine…

 

Sincèrement vôtre. Tu parles !

Les formules de politesse sont l'héritage des courbettes du grand siècle,  respectueusement, je vous baise les mains, monsieur le député, votre honneur, votre sainteté, votre grandeur… à défaut de pouvoir dire ce que je pense réellement de vous, qui allez me refuser, une indemnité, un  passe-droit, un emploi…

Dis-moi ce que t'en penses, sincèrement ! est carrément blessant, cela présuppose que d'ordinaire l'interlocuteur ment !

Il l'a fait sciemment, ne qualifie  pas  le savoir ou la compétence du personnage, mais sous-entend  sa perversité.

Et combien d'adverbes en ment dans les éléments et les tics de langage si contagieux, dès lors qu'il faut convaincre ou manipuler ! Combien de personnages médiatiques emploient "effectivement " toutes les deux phrases, comme s'ils avaient besoin de se  persuader eux-mêmes;?

 

Clairement, (ou il est clair que…) est un fleuron de la langue de bois[3], précisément quand le propos n'est pas clair du tout, voire trafiqué.

 

Et que pense la dame (du siècle dernier) qui reçoit une lettre terminée par   "celui qui t'aime sincèrement "?

 "je t'aime", voire JTM, aurait été sans doute plus percutant ; encore que follement, passionnément, éperdument, accompagnés de quelques petits cœurs irrésistiblement féminins, délicieusement rétrogrades auraient été joliment décoratifs, en ce jour de ST Valentin…

 

Rédigé par Emma

Publié dans #divers, #société

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Jeanne Fadosi 17/02/2017 12:28

Tu ne l'envoie pas dire. Bien vu ! (oh pardon monsieur Clémenceau, je ne serai jamais journaliste, c'est beaucoup trop tard) Un beau résumé de notre belle langue souvent alambiquée comme nos pensées et nos comportements.

carnetsparesseux 15/02/2017 15:35

Bien d'accord avec la musique des films qui nous dit quand trembler et quand sourire.... et les empilement d' "effroyables effrois terrorisants qui font peur" des émules de Lovecraft font plus sourire qu'autre chose.
Joliment tourné.
Et oui, les "pour parler-vrai" et "tout a fait sincèrement" évoquent assez efficacement l'inverse....
Sinon, on a un troupeau de mots à disposition, autant en faire ce qu'on en veut quitte à les malemployer ou à choquer la grammaire ou le bon style. A trop épurer (de patate) on finirait par ne rien dire, avec quelle élégance mais une grosse perte d'information
:)

Clara65 15/02/2017 06:27

C'est peut-être ampoulé pour certains mais moi j'y tiens à notre belle langue, celle de Hugo et de tant d'autres écrivains ! Justement, je n'aime pas certains écrivains aujourd'hui, ils n'ont pas de faconde ou écrivent en style télégraphique. Et puis, il y a tant et tant de fautes partout que cela en est navrant.
Les émôticones et autres inventions actuelles ne sont guère réjouissantes et ne sont-elles pas superflues ou inutiles, ou même ridicules ?
On perd le sens du beau, c'est dommage, enfin, c'est ce que je pense.
Bonne journée.

Pastelle 15/02/2017 03:18

4 mots nouveaux d'un coup en lisant ton article, trop bien ! Merci.
Par contre, un peu choquée par Monsieur Clémenceau. Il me fait penser à un autre président.

Solange 14/02/2017 17:34

L'adjectif met de la couleur à un texte et le rend plus intéressant à lire. Bravo pour ce texte.

durdan 14/02/2017 17:10

Le Tigre s'est trompé :un phrase peut être tout simplement un mot :c'est une phrase averbale.
Le vieil Hugo n'a pas craché sur les adjectifs,ni sur les adverbes

jill bill 14/02/2017 17:06

Mais oui Emma... Bon la langue écrite chacun la manipule à ses façons... mais un bel écrit va droit au but. Alors, bien.. amicalement, jill ;-)

almanito 14/02/2017 16:55

L'adverbe qui suit le "je t'aime" exclut tous les autres alors que le "je t'aime" tout seul les englobe tous. Par contre j'aurais plutôt compris que par graisse, Hugo voulait dire que l'adjectif apporte une rondeur à la phrase, comme l'huile fait tourner l'engrenage dans l'harmonie.