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la légende

la légende

          Il s'ennuie un peu, Carolus, le stagiaire du commissariat d'Aasgaardstrand, depuis que le grand manitou l'a chargé d'avoir à l'œil le pont sur le fjord, haut lieu, selon son indic, du trafic d'huile de foie de morue avec la Suède.

 

Alors, tandis qu'il se les gèle, en planque sur le banc à la lisière de la forêt, avec vue imprenable sur le dit pont, Carolus s'imagine agent secret au NSM (Nasjonal Sikkerhetsmyndighet).

Il s'est fabriqué une légende : il est peintre. Pour décourager les admiratrices indiscrètes qui pourraient venir glousser devant ses piètres aquarelles, il précisera qu'il ne fait que des esquisses rapides, brouillons pour de futurs tableaux.

Encore qu'elles soient rares, au final, les admiratrices.

Il faut être un peu maso pour tenir là des heures, dans le froid, avec ce vent piquant qui monte avec la marée, même si sa légende autorise une couverture sur les genoux, comme les vieux de St Olaf qu'il a vus passer en fauteuil sur le pont, l' après-midi de mercredi, poussés par de sévères bénévoles emmitouflées.

A part les vieux (dont il faudra vérifier le harnachement par acquit de conscience), il n'a pas vu grand trafic sur le pont : deux élans lundi matin, et un loup boiteux grisonnant en soirée ; il n'a pas jugé utile de les croquer, vu l'heure avancée. Dimanche est passé un tracteur maquillé en traineau, conduit par un dénommé Hans Andersen, qui se rendait au festival des pères Noel. Pas net non plus, il l'a inscrit sur son carnet de signalements.

Les humains sont rares, ah si, il a vu passer un mec bizarre qui courait en hurlant, les mains sur les oreilles[1], visiblement égaré. Sans valise ni sac à dos.

Mardi, il a fait un temps radieux, quelques oiselles en robes printanières[2], (bien trop légères) se sont pavanées à son intention, de face, de dos…

 

Mais là, il regretterait presque de ne pas savoir peindre. Sur le pont, (que pour lui-même il a baptisé "pont de la rivière Kwaï "pour lui donner un petit air vaguement japonisant en hommage à Monet, même si cela ne le réchauffe que fort peu), s'avance un groupe de dames chic.

Il les reconnait, le chef les lui a présentées à la sortie de la messe, en bafouillant un peu : ce sont les quatre filles du docteur Munch, et leur Mère, qui se pique de culture française au point de questionner en cette langue les demoiselles chapeautées : n'entendîtes vous pas un cri, Kristina ? N'avez-vous rien ouï, Luiza ?

 

Carolus sait bien d'où vient ce cri, qui imite -fort mal- celui du guillemot de Brünnich en période de reproduction : de l'un des trois pingouins appuyés contre la balustrade, qui cherche à attirer l'attention des donzelles ; ils portent l'uniforme de l'école des croque morts d'Oslo, Carolus les a croisés à la taverne où leurs frasques guillerettes semblaient modérément appréciées ; ils feignent d'être passionnés par le débit de l'eau et le passage furtif de sombres bancs de morues, voilà qui est très très louche, du repérage sans aucun doute !.

Vite ! Filons au rapport !


[1][1] Le Cri adjugé 119,9 millions de dollars en 2012

[2] Les Filles sur le pont, vendu 54,5 millions de dollars en 2016

 

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A
Plein d'histoires dans cette histoire farfelue qui s'imbriquent comme dans un puzzle sans fin. Ca ne doit pas être simple à construire mais le résultat est évident et on y croit en souriant. Tu me donnes envie d'essayer.
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J
j'aime beaucoup ce texte où tu nous emmène là où on ne s'y attend pas avec une grande fluidité amusée
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J
Sympas, ces espions qui venaient du froid !
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S
C'est bien pensé, et intéressant à lire bravo.
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A
j'aime bien le lien du pont de la rivière Kwaï, un peu , voir beaucoup moins la musique de la danse norvégienne . Pour le reste c'est super comme toujours :)
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A
Superbe mise en scène originale....
Bravo !
Bien écrit, documenté, illustré.... Que vouloir de mieux ?
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M
Laissez couler son imaginaire quand il est en planque le sauve probablement de l'ennui profond.
Je ne m'ennuie pas à te lire par contre :)
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Q
Je n'y aurais pas pensé, j'adore !!!
Merci, Emma.
Bises et douce journée.
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P
Oups, commentaire parti sans permission. Je disais que j'adore ta manière de réécrire l'histoire. :)
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P
J'adore r
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L
Bravo pour cette imagination si fertile, et pour le style ...
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A
excellent, Emma!
excellente idée d'avoir utilisé toute la série et d'y avoir mis toute la couleur locale possible, dans un ensemble qui fait une bonne histoire!
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