Mozart

Publié le 3 Janvier 2017

Ma vie avec Mozart par Eric Emmanuel Schmitt (extrait)

 

Cher Mozart,

 

C’était hier.

Alors que la ville ployait sous Je vent et la neige, tu m’as surpris au détour d’une rue. Les larmes que tu m’as arrachées m’ont réchauffé d’une façon essentielle, le visage autant que l’âme. ]’ en tremble encore.

Noël avait jeté sur les trottoirs des centaines d’humains affolés à l’idée de manquer de cadeaux et de nourriture lors des festivités à venir. Les mains chargées de sacs qui formaient autour de moi une corolle multicolore, bruissante et enrubannée, j’avais l’impression d’avoir changé de siècle, de sexe et de porter une large robe à crinoline Napoléon III dont le volumineux jupon contraignait les passants à sauter sur la chaussée lorsqu’ils me croisaient.

Sous un ciel bleu-noir, les flocons flottaient dans l’air du soir, suspendus, hésitants, alors que les vitrines se réchauffaient d’éclairages orangés. Accaparé par une frénésie d’achats, je courais, les pieds gelés dans mes bottines humides, d’une boutique à l’autre, inquiet devant chaque caisse de me trouver à court d’argent, fier d’en avoir assez, me répétant vingt fois la liste de mes invités pour m’assurer que chacun recevrait son présent, désamorçant les réactions de susceptibilité. Si l’on décernait un diplôme au meilleur dépensier à la dernière minute, j’aurais pu postuler. Une fois que mes sacs eurent englouti l’ultime cadeau nécessaire, je songeai à me réfugier dans un taxi pour rentrer et je trottai vers une station.

C’est là que tu intervins.

Une musique me fit pivoter ; une chorale chantait.

Il y avait dans l’air quelque chose de probe, de recueilli qui m’immobilisa.

A cause de la neige, je ne pouvais poser mes paquets au sol par crainte que l’humidité ne les amollisse ; je demeurai donc debout, les bras chargés, les épaules lourdes, les paumes sciées, à me laisser pénétrer par le mystère qui envahissait l’espace.

Quelques secondes plus tard, les larmes jaillirent de mes paupières, violentes, chaudes, salées, sans que je puisse les essuyer.

……

Sur les marches, réfugiés sous les ogives qui les protégeaient des flocons, les chanteurs, collés, anorak contre anorak, des glaçons en formation sous les narines, émettaient de la buée chaque fois qu’ils ouvraient la bouche. Je m’approchai et les voir redoubla ma surprise ; était-il possible qu’un chant si beau sorte de ces faces sexagénaires, aux allures rustiques, à la peau rissolée, aux traits creusés par les années ? D’une chorale de vieillards naissait une musique ronde, neuve, lisse comme un bébé qui sort du bain.

J’avisai la partition du chef : Ave, verum corpus de Wolfgang Amadeus Mozart.

…..

Insistant, mélodieux, d’une douceur inexorable, tu me contraignais pourtant à un examen critique. Pourquoi fêtes-tu Noël ? me demandais-tu. Pourquoi dépenses-tu tant d’argent ? Les réponses arrivaient à ma conscience et me faisaient peur. Alors que je me croyais bon depuis le matin, je découvrais que j’étais surtout très Content de moi : j’effaçais l’égoïsme qui avait réglé mon comportement durant l’année, je compensais en cadeaux les intentions que je n’avais pas eues, les coups de téléphone que je n’avais pas rendus, les heures que je n’avais pas consacrées aux autres. Au lieu de rayonner de générosité, je m’achetais une tranquillité d’âme. Ma frénésie de dons n’avait rien d’évangélique : un placement précis pour m’acquérir une bonne réputation. Je ne souhaitais pas la paix, je ne désirais que la mienne.

Or tu me rappelais que nous fêtions la naissance d’un dieu qui parle d’amour...

Alors, peu importe que j’y croie ou non, à ce dieu ; dans la mesure où je m’autorisais à fêter Noël, au moins devais-je célébrer l’amour...

J’ avais compris.

A la fin du morceau, bien que pesant toujours aussi lourd dans mes paumes déchirées, mes paquets avaient un sens différent : ils étaient lestés d’amour.

Le chœur apaisé qu’avaient exhalé ces vétérans, il me désignait un monde dont je n’étais pas le centre mais dont l’humain est le centre. Il exprimait une attention des hommes pour les hommes, un souci quant à notre vulnérabilité, notre condition mortelle. Voilà ce que disaient les tortues en bonnets de laine sous les portiques de Saint-Jean.

Dans la nuit obscure de l’hiver et de la chair, nous étions frères en fragilité. Tu me révélais qu’il y avait un univers purement humain, établissant ses propres fêtes, ses règles, ses croyances, ses rendez-vous où les voix s’enlacent en harmonie pour délivrer une beauté qui ne peut naître que de l’accord, de l’entente, au prix d’une recherche commune, d’un but consenti, d’une émotion partagée ... Surgissait un monde parallèle à la nature, celle-là même que le gel, le froid, la nuit pouvaient anéantir. Un univers inventé, le nôtre. - Cet univers-là, par ta musique, tu le reflétais, tu le dessinais. Peut-être le créais-tu ?

A ce royaume - au-delà du christianisme et du judaïsme, indépendant des religions -, je voulais croire. Aujourd’hui, je ne sais si Dieu ou Jésus existe.

Mais tu m’as convaincu que l’Homme existe.

Ou mérite d’exister.

 

Ave, verum corpus, sur des images de pictozoom

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Jeanne Fadosi 16/01/2017 10:24

Ce livre est rattaché à des souvenirs très émouvants pour moi. Inutile de te dire combien cette évocation me touche. Belle semaine

Quichottine 04/01/2017 00:15

J'ai beaucoup aimé cette lecture... merci de me la remettre en mémoire ainsi.

J'aime Mozart, pas forcément ce qu'il fut mais ce qu'il a laissé en musique.
Passe une douce soirée.

Solange 03/01/2017 20:23

Le récit et la musique un merveilleux duo, merci c'est très beau.

MD 03/01/2017 19:42

Merveilleux, Emma ! Tout simplement merveilleux. La phrase que je préfère est celle-ci : dans la mesure où je m’autorisais à fêter Noël, au moins devais-je célébrer l’amour...ça résume beaucoup de choses et me déculpabilise.
Belle année à toi !

cathycat 03/01/2017 18:38

Je doute que Mozart t'aurait fait le moindre reproche vue sa vie un peu dissolue mais une telle musique nous emmène bien au-delà du monde terrestre et tes photos nous accompagne à ce qui ressemble au paradis :-) J'ai adoré l'image de la crinoline, lorsque je suis chargée c'est plutôt l'image d'un âne qui me vient à l'esprit !!! :-) Merci pour ce très beau conte de Noël. Bisous et belle année à toi.

almanito 03/01/2017 15:50

Une belle prise de conscience de l'essentiel dans cet extrait beau et émouvant. Tout ce qui est dit est valable pour Noël, mais aussi et surtout pour le comportement que nous devrions adopter à chaque instant de nos vies.
"Il exprimait une attention des hommes pour les hommes, un souci quant à notre vulnérabilité, notre condition mortelle."

J'ai beaucoup aimé cette phrase en particulier, qui, ainsi que Mozart, nous réconcilie avec le genre humain parfois si vil. Dire je n'avais jamais lu une ligne d'Eric Emmanuel Schmitt! Merci Emma.

Mony 03/01/2017 14:08

La grande sensibilité d'Eric-Emmanuel Schmitt, celle de Mozart et la tienne réunies que demander de plus pour bien commencer l'année ? La musique, et en particulier le chant, la lecture, les images sont un pilier stable de mon être. Comme la vie peut parfois être belle et nous émouvoir...

aimela 03/01/2017 10:31

Si j'ai entendu parler de cet écrivain, je ne connais pas ses livres j'essaierai mais en attendant je lis Bussy que j'adore , c'est un autre genre mais il me change les idées quoique c'est du policier ( rire)

jill bill 03/01/2017 08:27

Ca c'est de la plume, merci Emma... je suis loin de tout lire sur tous les auteurs !!!

Michèle 03/01/2017 08:11

Merci Emma de nous aider dans nos lectures, tes choix sont toujours très judicieux et l'extrait que tu nous proposes est particulièrement émouvant.

Clara65 03/01/2017 07:11

Mozart est indémodable et cet écrivain est un de mes préférés, je ne tarderai pas à lire ce livre.
Meilleurs voeux pour 2017

Adrienne 03/01/2017 06:51

ah! Mozart, c'est du condensé de bonheur, il soulage de beaucoup de maux... (j'en viens à regretter d'avoir donné mon exemplaire de Schmitt ;-))

Lilousoleil 03/01/2017 06:51

ouf que voilà un billet qui donne envie de lire !

avec le sourire