le crépuscule des idoles

Publié le 30 Septembre 2016

                      Antonin Artaud

Antonin Artaud

Crépuscule des idoles

Dernière lettre de Nietzsche à Jacob Burckhardt :   "Finalement, j’aimerais bien mieux être professeur à Bâle que Dieu"

"Cher Monsieur le Professeur,

Finalement, j’aimerais bien mieux être professeur à Bâle que Dieu ; mais je n’ai pas osé pousser si loin mon égoïsme privé que, pour lui, je renonce à la création du monde. Voyez-vous, on doit faire des sacrifices quels que soient la manière et le lieu où l’on vive. – Pourtant, je me suis réservé une petite chambre d’étudiant, qui fait face au Palazzo Carignano ( - dans laquel je suis né en tant que Vittorio Emanuele), et qui, de surcroît, me permet d’entendre la superbe musique en dessous de moi, dans la Galleria Subalpina, de ma table de travail. Je paye 25 frs., service compris, je m’occupe de moi-même de mon thé et de tous les achats, souffre de mes bottes déchirées, et remercie à chaque instant le ciel pour ce vieux monde, pour lequel les hommes n’ont pas été assez simples et silencieux. – Comme je suis condamné à distraire la prochaine éternité par des mauvaises plaisanteries, et bien j’ai ici une paperasse, qui ne laisse vraiment rien à désirer, très jolie et pas du tout rébarbative. La poste est à cinq pas d’ici, c’est là que je dépose moi-même les lettres, pour donner dans le feuilletoniste du grande monde. Je suis naturellement en relations étroites avec Le Figaro, et afin que vous puissiez entrevoir à quel point je peux être innocent, écoutez donc mes deux premières mauvaises plaisanteries :

[...] Cet automne, aussi légèrement vêtu que possible, j’ai assisté deux fois à mon enterrement, tout d’abord en tant que conte Robilant ( - non, c’était mon fils, dans la mesure où je suis Carlo Alberto, ma nature foncière), mais j’étais moi-même Antonelli. Cher Monsieur le Professeur, vous devrez voir cet ouvrage ; vu que je suis complètement inexpérimenté dans les choses que je crée, c’est à vous qu’échoit toute critique, j’en suis reconnaissant, sans pouvoir promettre d’en tirer profit. Nous les artistes sommes inenseignables. – Aujourd’hui j’ai vu mon opérette – géniale-mauresque -, à cette occasion également constaté avec plaisir, qu’aujourd’hui Moscou tout comme Rome sont des choses grandioses.

Voyez-vous, pour le paysage également, on ne conteste pas mon talent.
- Réfléchissez, faisons-nous un beau, bellissime, brin de causette, Turin n’est pas loin, aucune obligation professionnelle très sérieuse en vue, il faudrait se procurer un verre de Veltliner. Négligé de la tenue exigée.

Avec ma plus sincère affection, votre

Nietzsche

 

Lettre d’Antonin Artaud à Madame Jean Dubuffet :    "Je suis allé au Mexique faire cesser au sommet de la montagne à plus de cinq mille mètres certaines manœuvres christiques de magie blanche"

"Chère Madame et grande amie,

Je voulais spécialement vous remercier de la si affectueuse attention que vous avez eue de m’envoyer du beurre, des sardines et du café vert, c’est-à-dire d’avoir compris que c’était l’absence de matières grasses et mon état de sous-alimentation qui occasionnait l’état de désarroi où se trouvent à de certaines heures du jour les consciences de tous mes amis qui sont toutes emportées par un vent de déroute soufflé des manœuvres d’envoûtement obscène des moines de l’Himalaya, et des populations de Birmanie, du Bengale, du Turkestan et de l’Afghanistan. A ces manœuvres dissociatrices haineuses le peuple de Paris et d’autres villes de France de même par instants aussi à de certaines heures sous la protection de la police, comme je vous l’ai dit. – Cet état de choses abominable doit cesser car si, comme vous le savez, j’ai la haine de Jésus-Christ, j’ai celle aussi de antichrist qui ne fut jamais que son séide et lui-même son envoûté. Je suis allé au Mexique faire cesser au sommet de la montagne à plus de cinq mille mètres certaines manœuvres christiques de magie blanche de par lesquelles toute magie noire fut toujours fomentée et directement et par esprit de contradiction et aussi par un autre esprit qui n’a jamais supporté le blanc. J’irai donc, et je veux y aller tout de suite, au Tibet achever cet épouvantable travail. Mais pour cela il me faut une canne que j’ai préparée expressément dans ce sens et dont le prototype manqué est cette canne de saint Patrick avec laquelle j’ai fait mon voyage en Irlande et qui est maintenant aux mains de cette soi-disant Anie Besnard, 45 quai Bourbon, laquelle n’est plus qu’une sosie puisque la véritable Anie Besnard a été assassinée après le 14 octobre 1944, date à laquelle elle avait pris le train Gare d’Orléans à Paris pour venir me retrouver ici. […]

Je vous rappelle pour finir que j’ai de l’or à la Banque de France et que voilà huit ans qu’on me l’avait fait oublier par envoûtement afin de me faire croire que j’étais sans un sou et de m’obliger à vivre d’aumônes de la part de ceux qui m’aiment, alors que c’est à ceux qui me haient [sic] que ceux qui m’aiment doivent arracher l’or qu’ils m’ont volé. – J’ai fait en 1918 un dépôt d’une somme importante à la Banque de France de Marseille, cette somme a été transférée à Paris quand j’y suis allé en 1920, et une masse de barres d’or correspondant à cette somme a été entreposée dans les caves de la Banque, rue de La Vrillière. J’en ai tiré à diverses reprises plusieurs chèques dont plusieurs m’ont été soutirés par envoûtement, j’en ai très peu donné de bon cœur et de bonne volonté. Mais j’ai donné en juillet ou août 1937 un chèque de dix millions à mon amie Anie Besnard qui n’était pas d’ailleurs même pas ma maîtresse pour l’aider à vivre quand elle était sans moyens d’existence et avait fait à un moment donné quelque chose comme le trottoir pour arriver à gagner sa vie. […]"

Antonin Artaud

 source :  deslettres

voir aussi : pas de génie sans un grain de folie clic

Repost 0
Commenter cet article

Solange 05/10/2016 17:44

Très intéressant à lire, c'est vrai qu'un grain de folie peut aider à la création.

Gérard 02/10/2016 21:48

être un grand écrivain en même temps que dérangé comment est ce possible...sans être un génie.

almanito 30/09/2016 11:49

L'article est très intéressant et tu as choisi de nous présenter deux beaux exemples pour l'illustrer. Je me souviens que tu avais écrit un très beau billet sur les pathologies, oculaires, cette fois-ci, qui mettaient en lumières les particularités de grands peintres comme par exemple celles de Van Gogh et de ses choix de couleurs. Je trouve tout cela passionnant mais en même temps un peu triste que tout soit scientifiquement épluché, expliqué, prouvé car cela nous retire un peu de la magie que nous voyons à travers les oeuvres des artistes que nous aimons. Pour résumer, j'aime bien qu'une part de mystère règne dans l'art.

aimela 30/09/2016 09:28

Merci pour le lien, il va me servir pour un très très proche parent .Il pense que parce-qu'il est à l'hôpital psychiatrique, il est débile ce qui n'est absolument pas le cas et heureusement

Michèle 30/09/2016 08:06

Pas de génie sans un grain (je dirai même plus qu'un grain) de folie ! j'en suis persuadée ! mon grain est très petit c'est la raison pour laquelle je ne suis pas géniale. bonne journée Emma

Clara65 30/09/2016 07:25

J'ai fait le "clic" et on dirait bien qu'on a affaire là vraisemblablement, à quelque dérangement mental !
Peut-être en effet faut-il être un peu fou pour écrire ?
Belle journée

jill bill 30/09/2016 06:54

Ah je découvre le tout, gens et écrits.... ;-)