au fil des livres, les cendres d'Angela

Publié le 4 Mai 2016

Quand je revois mon enfance, le seul fait d’avoir survécu m’étonne. Ce fut, bien sûr, une enfance misérable : enfance heureuse vaut rarement qu’on s’y arrête. Pire que l’enfance misérable ordinaire est l’enfance misérable en Irlande. Et pire encore est l’enfance misérable en Irlande catholique.
Partout les gens se vantent et se plaignent des tourments de leurs jeunes années, mais rien ne peut se comparer à la version irlandaise : la pauvreté ; le père alcoolique bavard et fainéant ; la mère pieuse et résignée, qui gémit près du feu ; les prêtres pompeux : les maîtres d’école tyranniques ; les Anglais et les horreurs qu’ils nous ont infligées durant huit cents longues années.
Et tout ça trempés comme des soupes.
Loin dans l’océan Atlantique, des masses pluvieuses se rassemblaient pour remonter avec lenteur le fleuve Shannon et s’installer définitivement à Limerick. La pluie imprégnait la ville de la fête de la Circoncision à la Saint-Sylvestre. Elle créait une cacophonie de toux sèches, de râles bronchiques, de sifflements asthmatiques, de quintes caverneuses.
Elle changeait les nez en fontaine, les poumons en nid à bactéries. Elle générait quantité de remèdes : pour réduire le catarrhe, on faisait bouillir des oignons dans du lait copieusement saupoudré de poivre noir ; pour décongestionner les voies, on préparait une pâte de farine bouillie et d’orties que l’on enveloppait, encore brûlante, dans un chiffon avant de se l’appliquer sur la poitrine.
Du mois d’octobre au mois d’avril, les murs de Limerick luisaient d’humidité. Les vêtements ne séchaient jamais : tweeds et manteaux de laine
hébergeaient des choses vivantes et abritaient parfois de mystérieuses végétations. Dans les pubs, on inhalait la vapeur montant des corps et des habits mouillés en même temps que la fumée des cigarettes et des pipes mêlée aux aigres relents de stout et de whisky renversés, eux-mêmes enrichis de l’odeur d’urine venue des latrines extérieures où plus d’un homme allait vomir sa semaine de salaire.
La pluie nous menait à l’église – notre refuge, notre force, notre unique endroit sec. A la messe, aux bénédictions, aux neuvaines, on s’agglutinait en grappes compactes et humides, on somnolait pendant la psalmodie du prêtre, et la vapeur montait à nouveau de nos vêtements, se mêlant cette fois aux suaves effluves de l’encens, des fleurs et des cierges.
Limerick gagnait ainsi une réputation de piété, mais nous savions bien que ça n’était que la pluie.
...........
 
Mon père, Malachy McCourt, naquit dans une ferme de Toome, comté d’Antrim. Comme son père avant lui, il eut une jeunesse orageuse et eut maille à partir avec les Anglais ou les Irlandais, ou encore avec les deux. Il combattit dans les rangs de l’ancienne IRA jusqu’au jour où, sa tête mise à prix à la suite d’une quelconque action d’éclat, il dut s’enfuir.
Quand j’étais enfant, je regardais mon père, ses cheveux clairsemés, ses dents gâtées, et je me demandais qui aurait bien pu donner de l’argent pour une tête pareille.
au fil des livres, les cendres d'Angela
Franck Mac Court, qui deviendra Prof d’Anglais aux Etats Unis, avait attendu la retraite pour écrire «les Cendres d'Angela». Un livre émouvant sur l'Irlande des années 40-50 qui fit un best seller (prix Pulitzer, meilleur livre de l'année 1996 selon «Time Magazine» )
Pas de rancoeur ni de jugement dans ce livre sur la misère. Au contraire il évoque cette période de sa vie  avec humour, à travers le regard espiègle de l'enfant demeuré à jamais en lui.

Rédigé par Emma

Publié dans #au fil des livres

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aimela 09/05/2016 09:11

J'ai lu "les cendres d'Angéla" et comme il m'a séduit, j'ai continué avec " c'est comment l'Amérique" de très bons livres

cathycat 08/05/2016 19:52

Je n'ai lu que le premier mais je l'avais trouvé à la fois touchant et effrayant. La misère est tellement présente et incrustée qu'on comprend que pour certains la cause est perdue d'avance. Cruel destin que celui de ces familles pauvres irlandaises... Est-ce bien dans ce livre que le petit sèche les cours de danse et invente des pas pour donner le change ?...

Loïc 05/05/2016 08:52

Ce texte donne vraiment envie de se plonger dans le livre. D'autant plus, pour moi, je m'y retrouve en grande partie, il y a plus de cinquante ans, mais en Bretagne, avec beaucoup de point communs ...

Mony 04/05/2016 18:49

Je découvre, merci.

Solange 04/05/2016 14:39

Merci pour la découverte ça semble bien intéressant en effet.Je ne le connaissais pas.

eMmA MessanA 04/05/2016 10:40

Merci Emma pour ce conseil de lecture. J'aime l'Irlande aux paysages d'eau et de gris...
Je me note ce titre et cet auteur qui m'est inconnu.

Jeanne Fadosi 04/05/2016 09:42

oui je me souviens des cendres d'Angela que j'ai beaucoup aimé. Je ne connais pas les autres titres de cet écrivain

Michèle 04/05/2016 07:51

Merci Emma de nous donner l'envie de lire ces livres là !

almanito 04/05/2016 07:50

Un livre émouvant, très fort et pourtant plein d'humour dans le terrible contexte d'une Irlande exsangue, mais rien n'aurait entamé la volonté du petit Franck de vivre et de s'en sortir. J'avais beaucoup aimé "les cendres d'Angela" pour la vitalité du récit, particulièrement touchant et sans pathos, par contre le second volet "c'est comment l'Amérique" m'avait un peu déçue.

jill bill 04/05/2016 06:46

Je découvre Emma, moi piètre lectrice... merci, un livre avec de l'émotion j'en suis certaine !

Quichottine 04/05/2016 06:42

Merci pour ces deux extraits... Je dois dire que je n'ai l'ai pas lu. j'aime ce que tu en dis.