Le fil.

pour Tarabiscote :  la première phrase est imposée

(source image clic )

Le fil.

On dirait la guerre ou bien un jour férié, sans repas de famille et sans électricité.

Je comprends que ça vous paraisse  bizarre.

Nous, on est habitués.

Les repas de famille, chez nous ça n'existe pas, vu que ma mère est de nuit, alors le jour, elle dort. Mon vieux il n'en a rien à secouer de nous faire à manger ; ses nourritures à lui, elles sont plutôt liquides, si vous voyez ce que je veux dire. D'après  lui, c'est  plus léger, facile à digérer, et ça fait pas grossir. Nous on bouffe des chips et des pizzas, et ya un kebab en bas ; pas de problème, on aime ça.

Fabuleux le nombre de canettes qu'il peut descendre en une journée, mon vieux. Avec le tas qu'il balance dans le vide ordures, on pourrait reconstruire les touïne tovères, qu'il dit Jean Claude, le mec qui les récupère le soir dans les poubelles pour faire des compresses. Ses compresses, elles sont pas du tout fabuleuses, même plutôt moches je trouve : il appelle ça "nuit sur le mont chauve", ou "le corps de Lisbeth " ! Il en  vendu une, une fois, il parait, à un Américain. Je vois pas trop l'intérêt d'acheter des trucs qu'on a foutus au vide ordures.

J'aime bien le mot "fabuleux". La maîtresse m'a dit " mon petit Gilles, ton ignorance est fabuleuse" ! Ça fait cinoche, "fabuleux ". Le fabuleux destin… le monde fabuleux du tatou épineux, ou de la crevette à pois… Même Depardieu  il dit " t'as un c… fabuleux" dans un truc à la noix que j'ai vu avec Momo… C'est grandiose, comme mot : "fabuleux" ; mais en réfléchissant," grandiose", c'est fabuleux aussi.

Toi, t'as vraiment le cerveau qui mouline, il dirait Momo.

Alors, les repas de famille,  je me rappelle pas qu'on en ait eus depuis le mariage de mon grand-père  Marcus, à la guinguette fleurie. Tu parles d'un truc naze. De l'accordéon toute la soirée, prise de tête, je vous dis pas. Mauricette, ma nouvelle grand-mère, à vue de nez 200 kgs, a même voulu m'apprendre la valse, j'avais pas l'air fin !

                D'être sans électricité, on est habitués. La plupart du  temps on en a, quand Simon passe bidouiller les  fils dans le sous sol ;  ça dure quelques jours, puis le Déef remet les fils dans le compteur et nous dans le noir. Il n'est pas toujours libre, Simon, il a une grosse clientèle, et il faut retenir son tour. Alors, des fois,  il faut "recourir aux grands moyens", comme dit mon vieux. 

Les grands moyens, pour lui, ça veut dire : diriger "l'équipe", depuis son canapé. Et l'équipe, c'est nous trois. Tom et moi on  déroule la rallonge de quinze mètres sur le balcon. Et le vieux dit à Pamela "à toi de jouer,  ma grosse ! " Pamela, on l'appelle comme ça, Tommy et moi, depuis qu'elle met des " tops" rose fluo, mortels, je vous dis pas. Son vrai nom, c'est Claire. Alors Pamela va sonner à côté chez Madame Barkrieff. Il faut attendre un  grand moment, parce que Madame Barkrieff doit faire le tour de toutes les brocantes qu'il y a chez elle avec son fauteuil roulant, avant d'arriver à la porte. Là elle crie : "qui est ce ?"

- "C'est  Claire, Madame Olga, je viens vous dire un petit bonjour". Sur ce, la vieille ouvre, et elle refait le tour des brocantes à l'envers. 

Je l'aime bien, moi, madame Barkrieff, à cause de la collection de soldats des anciens temps, tout peinturlurés, qu'elle me laisse regarder le temps qu'elle  raconte ses histoires à dormir debout. Les soldats, c'est Feu, son mari, qui les a achetés. Feu, c'est  quand même un drôle de nom pour un type, même pour le fils d'un "Russe blanc". "Pourquoi vous dites toujours un Russe blanc, madame Barkrieff ?", je lui ai demandé un jour, étant donné qu'on le voit bien sur sa photo, qu'il était blanc. Elle m'a répondu que c'était pour qu'on sache bien qu'il n'était pas rouge. J'ai bien compris qu'elle n'avait plus toute sa tête.

Donc Pamela se tortille un peu et dit : "alors comme ça, madame Olga, comment allez vous ?" et au bout d'un moment : " permettez vous que j'entrouvre un peu la fenêtre, Madame Olga, je crois que vous avez besoin d'un peu d'air ?" La vieille permet. Alors Pamela va dans la cuisine et ouvre la fenêtre en criant très fort : " voilà, Madame Olga,  ça va vous faire du bien !"

Ça, c'est  le signal. Le type de service, moi ou Tommy, on passe par-dessus la balustrade sur le balcon de la vieille, et on amène le fil. Pamela l'attrape et le branche derrière le philodendron, et en poussant bien elle arrive même à presque  refermer la fenêtre. Madame Barkieff  ne s'aperçoit de rien, vu  qu'elle  peut plus  bouger de son carrosse.

Quand même c'est  plus pratique quand on l'a partout l'électricité, et on n'emploie "les grands moyens" que quand Simon n'est pas libre.

Il a beaucoup de chantiers en cours, Simon, et pas que dans l'électricité, si vous voyez ce que je veux dire. Hier son pote  Roberto est venu dire qu'il faut pas compter sur lui avant deux mois ; c'est le tarif, il parait, quand on n'a plus de points sur son sursis. On l'attendait depuis trois jours, même qu'hier on a dû aller voir la demi finale chez mon grand père qu'habite à une plombe d'ici.

Alors ce matin, on a dû employer "les grands moyens". Seulement elle n'a pas ouvert à Paméla, Madame Barkieff. On a forcé un peu sur la fenêtre de sa cuisine et elle s'est ouverte, depuis le temps, elle ne ferme plus bien. C'est là qu'on a vu ses jambes par terre derrière le piano, et on a eu les chocottes et je vous ai appelé tout de suite, Capitaine, parce que nous j'vous jure, on n'a rien fait, on lui a même pas fait peur.

Je peux refaire ma déposition, si vous voulez.

Mes vieux ? C'est pas la peine de les déranger,  ils pioncent.

Les petits soldats ? C'est un cadeau qu'elle m'a fait, la semaine dernière,  Madame Olga…

 

 (réédition)

Solange 23/04/2016 22:00

J'ai pris plaisir à le relire, c'est une histoire intéressante, bravo.

Nina Padilha 23/04/2016 17:22

Agréable lecture... mais courte.
J'en aurais aimé le roman !
Bon WE !

Loïc 23/04/2016 14:38

Un tableau, empli de panache, d'une tranche de vie à l'ambiance "délicieusement misérable" ...
Merci

aimela 23/04/2016 10:19

Je me souviens bien de cette phrase, c'était il y a longtemps. c'est un plaisir de retrouver ce texte. Cela me fait penser que je devrais remettre le mien , un de ces jours . Enfin si je le retrouve :)

Mony 23/04/2016 10:11

J'ai relu avec plaisir le fil de ton texte vraiment au top :)

Jeanne Fadosi 23/04/2016 09:58

humour noir que ce récit prenant et malheureusement réaliste. Je ne m'en souviens pas et l'ai donc découvert (je m'en souviendrais si je l'avais lu)) avec beaucoup de plaisir

Quichottine 23/04/2016 09:41

Ce récit me laisse songeuse... combien de "Madame Olga" parmi nous, qui mourront seules ainsi ?
Combien d'enfants délaissés ?
Mais cette rencontre est magnifiquement racontée.
Merci, Emma.
Passe une douce journée.

almanito 23/04/2016 09:22

Je me souviens très bien de cette peinture dont je n'aurais su dire s'il s'agissait d'un tableau ou d'une photo. Ce fil est déroulé avec beaucoup d'humour mais aussi de poésie, je le découvre avec délectation.
On pense un peu à la famille Groseille et aussi au bon vieux temps, lorsqu'on pouvait encore stopper l'aiguille des compteurs de le Déef.
Tu devrais nous faire la suite, ce p'tit gars a beaucoup à dire!

Jackie 23/04/2016 09:00

Merci Emma toujours un grand plaisir à lire tes textes
Très bon week end

Michèle 23/04/2016 08:55

Un réel plaisir à relire ce texte dont je me souvenais bien .. c'est un régal

Ludmilla 23/04/2016 08:50

Réédition ? Qu'importe ! Il y a des textes comme ça qui ne sentent pas le réchauffé, on se régale à chaque fois car ton écriture a toujours la même superbe !

jill bill 23/04/2016 07:40

Je me rappelle bien de cette peinture Emma... j'avais un jour écrit un texte dessus, et quel texte ici... bravo j'aime ton style !

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