quand je raconte une histoire à mes nièces danoises...

Publié le 3 Février 2016

dans le film "out of Africa", Karen Blixen dit, par la bouche de Merryl Streep :

quand je raconte une histoire à mes nièces danoises, je leur demande toujours de me donner la première phrase....

Alors, passant qui passe, le plus souvent sur la pointe des pieds, voudrais-tu jouer, et  proposer la première phrase d'une possible histoire ?
 
Passant qui passe, tu peux jouer aussi si l'une des phrases t’inspire, et utiliser le formulaire “contact” ci contre, à fin de publication ici même...
 
en attendant, réédition d’un récit inspiré par un titre proposé il y a quelque temps
par Solange : le rital de l’aéroport

Le rital de l'aéroport

 
Deux heures de retard.
Pas assez pour retourner à la maison.
Donc poireauter  dans ce lieu que j’exècre.
Rien que penser au mot "avion" me terrifie. Il faudrait me ligoter pour me faire embarquer. Mais il faut bien  venir accueillir les amis, et c'est pourquoi me voilà coincée dans cette  demi- sphère de verre et d'alu perchée dans le ciel, comme un vaisseau de science fiction.
 
Et l'avion de Judy a 2 heures de retard !
Je m'assois sur un banc de métal rutilant.
Les silhouettes se découpent en ombres chinoises sur la lumière de la coupole panoramique. Peut être que ce ne sont que des ombres, des fantômes d'anciens vols jamais arrivés, ou des figurants qui jouent éternellement le même rôle…
Des hommes d'affaires cravatés : ils effleurent un écran tactile, ou  marchent de long en large, vissés à leur portable. La terre ne saurait tourner s'ils s'accordaient une minute d'inactivité. Peu de familles, on est en période scolaire. Une équipe de sport, il en faut une. Un groupe de retraités dont les valises arborent des autocollants voyants " Djerba, Airpascher ". Migrants accablés qui trimballent d'énormes sacs rayés sur des chariots à bagages. Des patibulaires que tout le monde espère voir embarquer ailleurs.
 
Je vais à la boutique acheter quelque chose à lire. Un polar en poche, ça convient à la situation. N'importe lequel. De toutes façons j'oublie toujours les titres de ceux que j'ai déjà lus.
Comme je vais prendre "Nina la rouge", un homme derrière moi allonge le bras vers "l'insomnie du chacal" et dit :
- Prenez plutôt celui-là, il vous ira mieux.
Je me retourne vers l'homme. Un italien, bien sûr, je l'avais entendu au soleil de son accent. Mûr, ma non troppo. Des yeux gris dans un visage bronzé, pull en cachemire noir, du genre par exemple à vous convertir illico au café en capsules alors que vous ne prenez que du thé.
Comme il me tend le livre, je reçois une légère bouffée de Acqua Di Gio.
Les play-boys sûrs d'eux ont le don de m'énerver.
- Comment savez vous ce qui me va ?
- Vous êtes une femme raffinée, cela se voit. Et "le chacal" vous plaira, plus subtil que violent.
Un bon point pour lui, s'il avait parlé de mes yeux ou autre détail anatomique, je l'aurais envoyé promener.
- Vous l'avez lu ?
- Mieux que ça, je l'ai écrit !
- Gino del Pozzo, c'est vous ?
-Nul n'est parfait, comme vous dites chez vous… Avez-vous le temps pour un café ? J'attends un ami, mais son avion a 2 heures de retard
- Ah, Amsterdam ?  Moi aussi j'attends ce vol. Volontiers, mais je préfère un thé.
 
Gino recule ma chaise avec élégance. Un écrivain ! Quand je raconterai cela à Judy!!!!
- Et vous, belle dame, que faites vous, laissez moi deviner… Antiquaire ? Libraire?  Comédienne ?
 
Je ne suis pas menteuse, mais, de même que les policiers se disent "fonctionnaires" en société, il m'est impossible d'avouer mon métier.
Principalement en présence de Casanova en personne. Je suis professeur de mathématiques, et beaucoup trouvent que c'est un tue l'amour garanti. Mais il n'est pas question d'amour, évidemment.
- Je suis illustratrice. De livres pour enfants.
Je ne mens pas tout à fait, j'ai décoré récemment de clips arts  un poème écrit par mon neveu.
- Alors nous sommes collègues ! Parlez moi de votre métier.
- Vous d'abord.  C'est quoi, la vie d'un écrivain ?
 
Gino est charmant, plein d'humour. Les deux heures passent vite, trop vite. La voix d'outre galaxie qui tombe des hauts parleurs annonce l'arrivée du vol d'Amsterdam.
- Claire, ce n'est pas possible que nous ne nous revoyions pas, je note mon numéro de portable sur le ticket de caisse, appelez moi, je vous en prie.
Il pose légèrement sa belle main sur la mienne, et file.
Un peu chavirée, je me rends dans la zone de débarquement, il y a foule et je perds Gino de vue. Qu'importe, j'ai son numéro !
 
Voilà Judy, épuisée par les péripéties de son voyage. Elle a toujours une foultitude de bagages, je m'attelle à sa grosse valise à roulettes, tandis qu'elle harnache son énorme sac à dos.
Comme nous nous éloignons, j'entends crier : "Fausto ! Fausto !".
Je me retourne. Bien sûr, c'est elle l'ami que Gino attendait ! Elle a une somptueuse crinière blond foncé, un blouson de fourrure, un pantalon de cuir, et une silhouette à faire damner tout le vaisseau spatial. Elle se jette sur lui et, hélas, je ne peux que  constater qu'il manifeste le même enthousiasme.
 
Je fais une boulette du ticket du buffet, et le lance dans une poubelle.
- Allons, dis je à Judy, as-tu des souhaits pour ton séjour ?
 

Rédigé par Emma

Publié dans #romanesque

Repost 0
Commenter cet article

Solange 04/02/2016 17:26

Une lecture très intéressante j'aime beaucoup.

almanito 03/02/2016 20:41

Voici ce que je propose: Le cinéma vient de s'enrichir d'une oeuvre admirable....

almanito 03/02/2016 18:27

"mûr ma non troppo", j'adore! Savoureuse histoire en effet, le rendu de l'ambiance aéroport parfait et toujours beaucoup d'humour. Avec mes gros sabots et jamais sur la pointe des pieds, je dirais qu'elle n'aurait jamais dû jeter le n° du joli monsieur!
Bien, je réfléchis à une phrase et je reviens...

jamadrou 03/02/2016 18:25

Ton texte est vérité Emma, si bien raconté!
Ah! Emma si je te dis que ce bel homme de l'aéroport, il y a bien longtemps je l'ai rencontré, et pour passer le temps (grève chez Air France, 3,4h de retard) il ne m'a pas offert un de ses livres, non non... nous avons parlé, j'étais très enrhumée, il m'a donné un de ses mouchoirs (propre et bien repassé!) et son numéro de tel que j'ai gardé. Il a pris le même avion que moi, m'a laissé courtoisement la place vers le hublot, s'est assis à côté de moi
Je m'arrêtais à Lyon lui partait pour Paris.
Un jour il est revenu chercher son mouchoir et depuis il est resté. Il y a 42 ans, le mouchoir n'est pas usé, il est rangé sous les mouchoirs en papier.

Quant à ma proposition de première phrase d'une possible histoire la voici:
"Rose, regarde, ma fiction est rattrapée par ta réalité "

emma 03/02/2016 14:46

allez, je joue aussi et propose une phrase tirée d'un texte de Jamadrou (blog :assise sur la borne du temps)

"J’ai vu les hommes noirs debout dans les bayous"

Adrienne 03/02/2016 14:20

j'adore ce texte, c'est plein d'humour :-)
j'ai bien aimé des passages comme celui-ci "du genre à vous convertir illico au café en capsules alors que vous ne prenez que du thé." ou celui sur Giò :-)

Mony 03/02/2016 14:15

Un moment de bonheur envers et contre tout... Il est bon parfois de se libérer, d'oser rêver, alors Gino ou Fausto qu'importe si la magie a opéré dans un instant de grâce. (la blonde, c'est peut-être sa fille ou sa soeur ???, rêvons )

anne condomine 03/02/2016 13:33

Emma, ton histoire fonctionne si bien que je me suis laissée entraîner complètement. J'étais cette femme dans cet aéroport. Très heureuse de t'avoir découverte ici aussi. Belle façon d'écrire, comme j'aime, simple et suggestive.

Michèle 03/02/2016 13:24

Puisque tu parles d'Out of Africa, une courte phrase du film que j'aime : "don 't move" - Pas facile
comme début !
amitiés Emma

Nina Padilha 03/02/2016 12:01

Ah, les hommes... Vive le célibat !
Très bien écrit, cela dit.
Tu devrais en faire un roman.
Une phrase, pour commencer une histoire ?
Voilà :
- Je regardais le fleuve et son onde verte quand une grosse péniche approcha pour accoster... lentement

Pastelle 03/02/2016 10:48

La nuit était tombée depuis longtemps, il pleuvait à verse, elle commençait à s'assoupir devant un feuilleton stupide, quand tout à coup on frappa à la porte.

Excellent le rital !

jill bill 03/02/2016 08:25

Bonjour Emma.... c'est demandé si gentiment... et comme tu écris divinement...

Surpris par un orage, des randonneurs se réfugièrent dans un manoir ruiné, en ruines..

MD 03/02/2016 07:17

J'avais loupé ce récit "le rital" et je le découvre avec bonheur. C'est savoureux !