la fête.

Publié le 8 Juin 2015

la fête.

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Comme chaque dernier samedi de juin, les associations de danse du village offraient leur gala de fin d'année dans la salle polyvalente pour l'occasion affublée de ballons, écussons en carton, coupes de championnats  et oriflammes bigarrés.

Les familles des danseuses traînaient là de force des fratries au regard éteint, moroses à l'idée de se taper deux heures d'un spectacle déprimant

Presque toute la salle était occupée par les tables de ceux qui avaient réservé le traditionnel et roboratif dîner aux Pierrots ; derrière, de simples chaises accueillaient les "entrées simples", qui se contentaient de la buvette, constituées majoritairement d'ados ricaneurs venus zieuter et railler les plus grandes des danseuses du  cours de Madame B.

Il faut dire que les costumes de celle-ci  n'avaient rien à envier en potentiel érotique à ceux des pole-danseuses professionnelles, bien que ne seyant pas forcément à des gabarits hétéroclites.

On eut droit d'abord aux scènes de ballet classiques, qui firent bailler les gamins. Puis les danses modernes de madame B, plus ou moins orientalistes, les émoustillèrent et leur permirent de montrer toute l'étendue et la finesse de leur esprit. Ensuite ils levèrent le camp.

La deuxième partie était consacrée aux petites. Des ablettes anémiques et quelques dodues au ventre rebondi, frissonnant, à demi nues,  dans leurs costumes de crépon approximatifs cousus à la hâte : pagne court frangé et ridicule soutien-gorge.

Elles se trémoussaient sur "Mélissa, métisse d'Ibiza", lorsqu'une bretelle du soutien-gorge de papier de Caroline lâcha, à sa grande panique. Elle essayait de le retenir de l'autre main, mais rien à faire, le crépon pendait, révélant une partie de sa petite poitrine chaque fois qu'elle devait faire face au public ; petit drame pathétique, que la mise en scène, l'éclairage intermittent, la musique,  rendaient obscène.

Sa maman se précipita dès la fin de la prestation pour lui donner un gilet, mais le mal était fait, la pauvrette en larmes s'échappa  et courut cacher sa honte dans les vestiaires situés dans le bâtiment annexe, entourée d'une nuée de petites filles pépiantes dont la plupart ne s'étaient aperçues de rien.

Le Dédé, qui était venu aider sa femme Jeannette à servir les repas, se glissa derrière les petites filles, suivit Caroline jusque dans les toilettes où elle s'était réfugiée en sanglotant, tandis que les autres se changeaient en caquetant à l'autre bout du couloir.

Il mit le loquet, la viola et l'étrangla.

Puis il s'enfuit par la fenêtre qui donnait sur le sentier le long de la rivière, où ne passait jamais personne, parce qu'il ne menait qu'à l'ancienne tannerie désaffectée.

Sauf ce jour là, justement où le vieux Paulin promenait son  chien obèse et à demi aveugle, dont le ventre touchait terre ; il salua le Dédé à la Jeannette d'un "eh ben mon vieux, toi non plus t'aimes pas la gambille ?"

Ce qu'il ne manqua pas de répéter dix fois  aux gendarmes, ponctué de "ben ça alors !"  dans toute l'agitation qui suivit les cris. 

Quand ils eurent alpagué le Dédé, qui tentait de fuir sur sa mobylette, les gendarmes se rendirent chez Jeannette et la trouvèrent pendue à une poutre du hangar.

Voilà.

 

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Rédigé par Emma

Publié dans #société, #romanesque

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MD (Louv') 12/06/2015 21:20

Super efficace ! On ne tourne pas autour du pot, on y va droit devant, et ça fonctionne très bien.

Lorraine 10/06/2015 10:38

La forme de ton récit est d'une limpidité telle que c'est le coeur battant qu'on arrive à la fin . Ta sobriété d'écriture fait ici un miracle; nous faire partager ce "faits divers" si courant pourtant, en espérant malgré tout une intervention bénéfique: la maman, une copine, un prof... Le bonus ajoute l'image qui renforce encore l'intensité du moment. Un récit de très haut niveau, chère Emma.

Solange 08/06/2015 20:07

Un gala qui a une triste fin.

Jeanne Fadosi 08/06/2015 19:12

que de vies fracassées !

Mony 08/06/2015 16:41

Que de vies gâchées pour un moment de folie.
Pensées pour tous ces êtres qui souffrent et, hélas, souffriront encore.
Ta belle peinture de l'indienne m'était promesse de joie mais tu n'en as pas décidé ainsi...

Michèle 08/06/2015 16:06

T E R R I B L E ! ! !

Quichottine 08/06/2015 12:12

Je crois que je vais dire à ma fille de ne jamais inscrire la sienne à un cours de danse... je ne serais pas tranquille. :(
Tu es dans le noir en ce moment...
J'espère que tu vas bien.

almanito 08/06/2015 11:06

...Bah c'était pas sa journée! Sordide tragédie mais contée à la sauce Emma, pardon mais je suis écroulée de rire, entre rire et larmes, en fait.
Le lien source de peinture nous mène sur la peinture digitale, c'est normal?
Quand à la chanson, elle est bouleversante, je l'avais découverte chez toi. Hum! La voix de Nick Cave....

Jackie 08/06/2015 10:47

Et ben dis donc !!!!
Belle journée

jill bill 08/06/2015 10:17

C'est glauque tout ça... et pourtant on connait ce genre d'individu... amateur de fifille !!!!!