une histoire d'amour

une histoire d'amour

source peinture, ici >>> clic

                 Bon, puisque tu insistes, je te raconte, mais c'est vraiment parce que c'est toi.
Et tu en parles à personne, promis ? Il pourrait remonter jusqu'à moi, il me fout les chocottes ce mec. Tu vois pas qu'il croie que c'est moi qui ai écrit la lettre à la police ?
Mais non c'est pas moi, ça va pas la tête !
j'sais même pas si quelqu'un a écrit une lettre !

J't'avais dit le choc quand j'ai vu l'annonce de son mariage dans le journal. Jamais je lis le journal, et encore moins l'état civil. Je l'achète pour mon père, son tiercé, c'est sacré.
Et là, je ne sais pas pourquoi, mais j'ai eu l'œil magnétiquement attiré vers l'annonce. Tu connais ça aussi ? Ça m'arrivait dans le temps quand je cherchais mon nom sur une grande liste de résultats d'examens, sans même distinguer l'écriture, je savais si j'y étais.
Bref Solange B et José G ont le bonheur de vous faire part de leur mariage etc etc…ça m'a sciée. Elle 58 ans, le José 27 ! et à peine un an après la mort de Roger !

Je l'aimais bien, Roger, toujours le mot pour rire même après son accident. Pas de bol quand même, l'accident bête avec une machine-outil ! Invalidité, pré-retraite : pour un type aussi actif que lui ça aurait pu être la cata, eh bien non, il était toujours de bonne humeur.
Ils habitaient en face de l'hôpital, un joli pavillon, avec un beau jardin plein de légumes ! J'y suis allée quelquefois boire un café avant de reprendre le bus, quand Papa était hospitalisé. Ils étaient adorables tous les deux.
On a été collègues à la préfecture pendant 20 ans, Solange et moi ! Et non c'était pas du tout une cougar, Solange, mais une petite bobonne bien ordinaire, avec un beau sourire.
Trop gentils, même. Il leur arrivait souvent de réconforter des gens qui reprenaient des forces sur le banc devant chez eux avant d'entrer, ou de rentrer à l'hôpital.

C'est comme ça qu'ils ont ramassé José. Ramassé est le terme exact. C'est Solange elle-même qui m'avait raconté. Il était endormi sur le banc, et tenait une peluche ; avec ses cheveux bouclés emmêlés, il leur avait fendu le cœur. Il attendait l'heure des visites pour aller chercher sa sœur qui venait d'avoir un bébé, et il ne savait même pas où il allait pouvoir les conduire, elle et le bébé. Lui avait une petite chambre quelque part, mais elle avait été jetée dehors par un compagnon violent.
Les pauvres gens[1] ! avaient pensé simultanément Roger et Solange. Ni une ni deux, elle avec son cabas, lui clopinant, les voilà qui ramènent la femme et le bébé chez eux, en attendant qu'ils trouvent une solution. Solange se faisait fort de leur trouver un logement avec les collègues des services sociaux de la préfecture.
Le grand drame de Solange et Roger était de ne pas avoir eu d'enfant, ce bébé chez eux c'était un peu un miracle qui leur était prêté quelques jours.

Le lendemain, José arriva en larmes, l'ami qui le logeait avait été expulsé et donc lui se retrouvait à la rue par voie de conséquence. Qu'à cela ne tienne il suffit de se pousser un peu, on peut bien faire cela, dans ce monde si farouchement égoïste : aider son prochain pendant quelques jours.
Je me souviens comme elle était excitée à cette époque, les joues roses de toute cette activité nouvelle, débordant de générosité.
Très vite José se rendit utile, palliant l'incapacité de Roger à effectuer les travaux ordinaires d'une maison et d'un jardin, bêchant, coupant du bois, peignant, réparant.
Un vrai génie du logis ! Et ce bébé, une merveille ! Bref, un mois plus tard ils étaient toujours là.
- Tu verrais, me disait Solange, comme il est gentil, José ! Sa sœur a souvent des cauchemars, (la pauvre elle a eu une vie tellement terrible), alors il pousse le dévouement jusqu'à dormir avec elle pour la rassurer.
Cela durait encore à Noël, et évidemment il n'était pas question de mettre dehors une jeune maman en difficulté et son bébé, il fallait attendre les beaux jours, au printemps tout va mieux, n'est-ce pas ?
Mais le jour du nouvel an, voulant aller chercher une bonne bouteille, le pauvre Roger glissa dans l'escalier de cave, José qui l'accompagnait ne put le retenir, et le pauvre se rompit le cou.

Heureusement que Solange était entourée pour supporter cette épreuve !
Le frère et la sœur se mirent en quatre pour l'aider, José se chargea de toutes les formalités, et Sara, devenue gouvernante accomplie se vit confier la carte bleue pour les courses, car la pauvre Solange en était incapable.
Elle était méconnaissable en reprenant le travail, amaigrie et comme embrumée. Elle me disait qu'il allait falloir trouver une solution pour assurer l'avenir de ses protégés. Aucun héritier direct, que de vagues cousins, elle se mit à réfléchir à la possibilité d'adopter José.

Jusqu'à ce que je découvre l'annonce de leur mariage dans le journal. Je l'ai jamais senti, ce mec-là, mais je ne pouvais pas lui dire, à Solange, il était tout ce qui lui restait… Je ne sais pas si c'était un mariage blanc, j'aime autant ne pas penser à cet aspect des choses …
Bref elle semblait peu à peu reprendre goût à la vie, faisait des projets de voyage.

Jusqu'à ce que…
Tout le monde le savait, qu'elle était allergique aux amandes, elle les évitait comme la peste à chaque pot de retraite.
C'est pourquoi je n'ai pas compris comment elle avait pu manger de ce gâteau préparé par Sara pour les deux ans de la petite Lona.

C'etait  une femme si gentille !

(toute ressemblance avec des personnes en vie ou ayant existé ne serait pas le moins du monde fortuite . Aux dernières nouvelles José et sa petite famille coulaient des jours heureux dans la jolie maison en face de l'hôpital)

 

[1] C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu ? Ça te fâche ?
D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

- Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!" (V. Hugo, les pauvres gens)

Quichottine 08/06/2015 12:09

Oups...
C'était pourtant cousu de fil blanc, mais je ne voulais pas y croire...
Pourtant, il y a de ces faits divers qui font froid dans le dos.
Tu es très douée pour nous emporter, Emma, j'aime !

MD (Louv') 06/06/2015 18:03

Gloups, quelle horreur ! C'est vrai qu'il semblait bizarre ce mec...Tu manies l'humour noir avec talent, Emma, on adore !

chaourcinette 06/06/2015 11:10

rhooooooooooo !! je les ai vu venir ces loulous là......et je suis persuadée que c'est vrai;..j'espère que ces deux p'tits vieux reviennent les hanter chaque nuit.....
et si on veut, on peut continuer l'histoire.....ce bébé, la petite Lona, vers ses quinze ans, mis le feu à la maison pour toucher l'assurance......ses vieux parents coincés à l'intérieur bien sur !!
bises Emma !

aimela 06/06/2015 09:28

La gentillesse a du bon mais faut pas trop en donner, loin s'en faut .

Jeanne Fadosi 04/06/2015 17:37

quelle histoire sordide (même si tu la racontes fort bien). Je n'ose y croire en dépit de ton ps

Solange 03/06/2015 22:05

Il y en a qui savent se placer les pieds. La bonté a des limites. Bien raconté cette histoire.

Mony 03/06/2015 14:35

Ce n'est vraiment pas une histoire à l'eau de roses comme aurait pu le laisser croire la peinture, mais tu l'as si bien contée.

Michèle 03/06/2015 09:38

Alfred Hitchcock n'est pas loin .... Bravo Emma !

jill bill 03/06/2015 07:34

Oh la la... pauvre Solange, mais belle histoire Emma et jolie peinture !!

almanito 03/06/2015 07:01

Une histoire sordide qui devient diaboliquement drôle sous ta plume!

Personnaly © 2014 -  Hébergé par Overblog