Le grand pardon.

que deviennent les piécettes jetées dans les fontaines ?
Le grand pardon.

 

             La ville industrielle de Brickenhopf ne brille pas par le charme de son architecture. Pourtant elle attire un grand nombre de touristes en raison du pèlerinage de Saint Wulfran.

A l'époque où la forêt couvrait encore une grande partie du pays, Wulfran, qui n'était encore qu'apprenti saint, y déambulait vêtu de bure, suivi par ses fidèles sangliers, quand il aperçut derrière un fourré, (damned !)  un loup féroce prêt à dévorer un bébé potelé. (Ce que faisait là l'enfançon n'est pas parvenu jusqu'à nous).

Toujours est-il que la bête fut transpercée par le regard fulgurant de Wulfran, et s'aplatit à ses pieds en gémissant.

Un monastère fut élevé sur le lieu du miracle. Au fil des siècles,  en même temps que la forêt se réduisait comme peau de chagrin, il finit par être encerclé par la ville.

On y accède de nos jours par la Rue de l'Inadvertance que les pèlerins remontent à genoux depuis le parking périphérique où les cars les déversent. Arrivés devant le monastère, ils lancent une poignée de pièces jaunes dans la fontaine de Saint Wulfran, ce qui assure la rémission de leurs péchés, ainsi que le promet une plaque posée sur la margelle. Puis ils vont acheter à la buvette  des répliques en plastique de celle-ci  que les bons moines font fabriquer en Asie pour subvenir à leurs besoins matériels.

La fontaine elle-même est surmontée d'un impressionnant groupe en bronze représentant Wulfran tenant un enfant dans ses bras, un pied  posé sur la tête d'un énorme loup dont la gueule grimaçante  crache le jet d'eau qui alimente le bassin.

Beaucoup l'ignorent, mais la tradition qui veut qu'on jette des pièces dans les bassins est très précisément liée à la fontaine de Saint Wulfran, d'où elle fit tache d'huile, si l'on peut dire, dans le monde entier. Et ce, sans que le saint sylvestre y soit pour quoi que ce soit.

Il se trouva que le 6 mai 1621, au cours d'une chasse,  le roi Ludwig s'égara dans la forêt de Brickenhopf. Bien content d'apercevoir le monastère en haut d'une colline, il décida d'y passer la nuit.

Comme il mettait pied à terre, imité par courtisans et piqueurs, il fut aussitôt assailli par une troupe de gueux sortie de l'ombre, attirée par le vacarme de la cavalerie,  tendant mains et moignons et  s'accrochant aux pourpoints.

Ces gueux gîtaient d'ordinaire dans des trous autour des murailles du monastère, d'où tombaient parfois quelques pilons et épluchures.

Irrité et furieux, le bon roi, suivi par ses suivants,  lança une poignée d'écus dans l'eau de la fontaine pour éloigner ces rats immondes.

Aussitôt les gueux se précipitèrent dans l'eau, qui frappant, qui griffant, bref s'étripant et s'égorgeant.

Le bon roi en fut fort diverti (LOL), puis s'en alla dîner de belles poulardes chez les hommes de Dieu,  la chasse et le combat des gueux lui ayant ouvert l'appétit.

L'événement fit grand bruit, et par la suite, chaque 6 mai, nobliaux envieux de la cour, et bourgeois envieux des nobliaux, s'en vinrent reproduire le combat des gueux.  Ce fut  l'origine du "grand pardon de la charité du bon roi Ludwig".

Bien entendu il apparut vite aux édiles et aux bons moines combien il était immoral de laisser cette manne à des gueux dont la conduite chaque jour offensait Dieu.

Des gardes en armes y veillèrent, épées croisées devant la fontaine, ratissant chaque soir les écus et  les  sols, lourde mitraille qu'ils transportaient dans des seaux répartis entre le temporel et le spirituel. 

Il arriva au cours des siècles, principalement celui des lumières, que des illuminés se glissent parmi les râtisseurs, et qu'à l'intention des gueux rampant dans l'ombre, ils laissent tomber, "par inadvertance", quelques poignées d'écus dans les caniveaux de la ruelle qui désormais porta ce nom.

Cependant, pendant longtemps, ceux des gueux qui étaient surpris la manche mouillée avaient la main coupée, coutume qui, elle aussi, fit tache d'huile…

De nos jours, à Brickenhopf du moins,  tout est modernisé. Le fond du bassin est un leurre en plastique, avec un fac-simile admirable de pièces brillantes. Y sont ménagées des fentes invisibles par lesquelles les vraies pièces tombent sur des plans inclinés vers des conteneurs d'où un ingénieux système pneumatique les propulse directement dans l'ancien scriptorium  reconverti en central informatique ; là les frères convers les trient, et roulottent ; il ne reste qu'à les envoyer nuitamment vers la Suisse voisine par train spécial banalisé, dit "train des pièces jaunes".

La rémission des péchés est toujours accordée aux pèlerins donateurs.

Quant aux gueux, de nos jours, ils ont heureusement disparu.

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cathycat 06/01/2016 18:41

Plus vrai que nature ! j'adore... :-)

eMmA MessanA 15/09/2015 08:24

Association d'idées : "Pas assez profond pour s'y baigner" http://www.emmacollages.com/article-pas-assez-profond-pour-s-y-baigner-100139400.html

almanito 15/09/2015 07:42

Relu avec un plaisir sans mélange, en savourant la moindre virgule, merci Emma, voilà un bon début de journée.
Tout compte fait à peine caricatural ce survol historique.

Jeanne Fadosi 20/04/2015 18:50

j'aime beaucoup comme tu nous raconte cette histoire édifiante !!! les gueux ont disparus ?

jill bill 17/04/2015 08:21

J'ai beaucoup aimé femme femme après mais où mettre un com ?????

mireille du sablon 16/04/2015 10:52

Je découvre une certaine "vérité" lié à l'histoire religieuse...tout semble donc valable pour grignoter quelque argent...
Bises de Mireille du Sablon

Solange 14/04/2015 00:57

Je ne sais pas si cette légende est vrai ou de ton invention, mais c'est un régal a lire.

Gérard 12/04/2015 23:37

Trop drôle, l'argent serait un leurre ..là aussi :

erato 12/04/2015 22:41

J'adore l ' humour de ta narration , un humour grinçant ! De part et d'autre de la société , quelle mentalité cupide ! Et qu'en fait-on actuellement des pièces?
Maintenant les gueux sont installés en dehors de la ville !
Belle soirée Emma

Mony 12/04/2015 19:59

La vérité déguisée en dame ironie reste la vérité :)

jamadrou 12/04/2015 12:39

Pince sans rire...
Extra ce texte Emma, j'aime te retrouver ainsi.

Nina Padilha 12/04/2015 10:57

Il n'y a pas de petits profits...
Toutes les fontaines "miraculeuses" ont des nettoyages identiques.
Bisous !

Quichottine 12/04/2015 10:22

Euh.... j'aurais tendance à croire que tu y étais. :)
... et que ce mécanisme existe aujourd'hui. ;)
Passe une douce journée.

almanito 12/04/2015 09:54

Oh Emma, ce récit hilarant et complètement immoral narré avec le plus grand sérieux me comble de joie!
Tu devrais ajouter un "bonus kleenex" à certains de tes textes, parce que moi, je pleure de rire.
Arrivée à LOL entre parenthèses, je n'en pouvais déjà plus!
J'imagine que tu as dû bien t'amuser aussi en l'écrivant.

jackie 12/04/2015 07:41

Et bien !!! Merci pour ce partage fort instructif.
belle journée

jill bill 12/04/2015 07:30

Je découvre et j'apprends.... merci Emma !

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