Le petit livre noir.

pour Miletune

réédition liée à l'actualité (clic)

Le petit livre noir.
Le petit livre noir.


Dans un palais d'aventurine
Où se mourait le jour,
Avez-vous vu Boudroulboudour,
Princesse de la Chine,
Plus blanche en son pantalon noir
Que nacre sous l'écaille ?[1]


Elle est montée tout en haut de la plus haute tour,
mais ne voit que brume qui poudroie
brume où tout se noie.
Et hélas, elle se meurt
toute blanche en son pantalon noir.

Elle se souvient du chant aigre du yueqin
Qui voit le ciel dans l'eau, voit les poissons sur les arbres[2]

Mais le ciel jaune ne se mire plus dans l' huile noire
où gisent les grands arbres,
les poissons par-dessus montrent leur ventre blanc
et le poète crève la gueule ouverte
l'estampe s'est noyée dans son encre de Chine [3]

Boudroulboudour se meurt,
serrant encore dans sa main une lettre si douce :

Je vous envoie ces quelques feuilles de thé
Elles proviennent du monastère de la montagne Ou-ï
Prenez délicatement un vase bleu de Ni-hing.
Remplissez-le d'eau de neige recueillie au lever du soleil
sur le versant oriental de la montagne Sou-chan,
Placez ce vase sur un feu de brindilles d'érable
ramassées sur de la mousse très ancienne,
et laissez-l'y jusqu'à ce que l'eau commence à rire.
Alors, versez-la dans une tasse de Huen-tcha
où vous aurez mis quelques feuilles de ce thé,
Recouvrez la tasse d'un morceau de soie blanche tissée à Houa-chan,
Et attendez que se répande dans votre chambre
un parfum comparable à celui d'un jardin de Foun-lo.
Portez la tasse à vos lèvres, puis fermez les yeux.
Vous serez dans le Paradis[4]


Mais le paradis est perdu à jamais,
grouillez, petites mains, courez masquées dans cet enfer
pour que les riches puissent,
encore un peu,
tout en haut des arrogantes tours
qui ont voulu toucher le ciel,
goûter le thé à l'eau de neige
qui rit sur les feuilles d'érable...

Le roi va voler les forêts, le ciel s’ouvre, et les champs seront brûlés par la chaleur [5]

Et je pleure avec les femmes qui pleurent
sur les squelettes blanchis des grands buffles
que le sable recouvre. . .

Je pleure avec les femmes qui pleurent
devant les carcasses des bateaux noirs
pourrissant dans la boue là où était la mer. . .

Je pleure avec les femmes qui pleurent
les singes criards et les perroquets bleus
dans la pirogue qui fuit les bulldozers. . .

Je pleure avec les femmes qui pleurent
en lançant des colliers de fleurs
sur la mer verte qui a noyé les îles roses. . .

Mais les hommes, dis-moi, griot édenté,
Où sont les hommes ?
- Ils sont partis escalader les barbelés
Je suis la dernière sentinelle

Car la mort de la terre est en marche
depuis que la première créature hésitante
est sortie de la mer. . .

------
[1] Paul-Jean TOULET
[2] Peut-être Lao Tseu
[3] https://www.youtube.com/watch?v=Msq_sPRcx44
[4] Ouang-Tsi (8e s)
[5] Michel de Nostredame

 

autre publication ici (clic)

Jeanne Fadosi 01/09/2015 18:08

une réédition pertinente ... hélas ... mais déjà une actualité chasse l'autre et l'on fait plus de cas des errances des bourses que de l'asphyxie des poissons et des hommes

MD (Louv') 18/08/2015 19:26

Je n'avais pas lu à la première publication ; merci de l'avoir "ressorti". C'est absolument magnifique.

Michèle 18/08/2015 12:18

Je pleure aussi ....

Quichottine 18/08/2015 10:12

Que dire ?
Tes mots suffisent.
"Car la mort de la terre est en marche
depuis que la première créature hésitante
est sortie de la mer. . ."

Merci pour cette relecture.

jackie 17/08/2015 16:46

Un très bel ensemble
Merci

mireille du sablon 17/08/2015 15:01

....et je pleure en voyant toutes ces hommes et femmes qui pleurent ou sont en colère face à l'inexplicable! Est-ce moderne d'envoyer tant de gens vers la mort, pauvres chinois, pauvre monde!
Bises de Mireille du sablon

Solange 17/08/2015 14:49

C'est un très beau poème que j'ai aimé relire.

jill bill 17/08/2015 13:57

Ce n'est pas faux côté première créature sortie de l'eau... depuis on sait ce dont l'homme a été capable....

Pascale MD 11/03/2015 17:48

Testes et photos magnifiques, merci pour ce beau moment passé ici.
Biz et bonne fin de journée

Solange 05/03/2015 16:14

C'est très beau je repasserai pour le relire encore, merci je ne connaissais pas.

Jeanne Fadosi 05/03/2015 11:55

quelle puissance dans ce poème emma ! je reviendrai encore le lire et m'en imprégner

marine D 04/03/2015 08:49

Tout est remarquable, merci

Michèle 03/03/2015 13:56

...et je pleure avec toi Emma... superbe

Jackie 03/03/2015 09:55

Un TRES BEAU poème.
Merci Emma

eMmA MessanA 03/03/2015 08:07

Exceptionnellement magnifique. La puissance d'évocation de certaines images sont à couper le souffle et font naître l'eau salé sur mes joues.
Emma, je suis subjuguée par ce long poème.

almanito 03/03/2015 08:02

Le palais d'aventurine se noie inexorablement dans l'encre de Chine....
On voit à travers tous tes textes combien ton écriture est intimement liée à l'image et à la couleur, ce poème est tragiquement beau, Emma. Merci.

jill bill 03/03/2015 06:27

Lu sur Miletune Emma... un melting-pot d'auteurs que j'ai découvert.... ;-)

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