Boubou, c'est moi, Justine

Publié le 7 Janvier 2015

 

Justine envoie un message à Boubou, grâce à Jérôme, (clic) qui a écrit cette suite à l'article d'hier "parle avec lui"

 

Si Martineau, Kevin, ou Clabish veulent également communiquer avec Boubou, c'est avec plaisir que leur témoignage sera publié ici

 

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Boubou, c'est moi, Justine. Je ne viendrai pas.

Tu sais que je ne peux pas. J’essaie, tu sais. Ce matin, je suis restée devant l’arrêt du 33 pendant une heure. Mais je n’arrive pas à monter dans ce bus. Tu me diras, Justine, t’aurais dû aller au Balto, en face de l’arrêt. Au moins j’aurais attendu au chaud. Mais Justine peut plus aller au Balto toute seule, y a trop de lourdauds. Et puis ça m’aurait pas aidé à monter dans le 33. J’ai vu passer Kevin. Il avait un grand sac ; dedans, il y a sûrement ces foutues Racer Adidas que tu kiffais. Bon. Ça va te faire une belle jambe maintenant. Sans rire.

Tu comprends au moins que je peux pas venir ? Hier, j’ai aperçu ta mère à la bibliothèque, avec un bouquin, le Comte de Monte Christo. L’histoire d’un gars enfermé et qui s’évade et qui se venge… super choix ! Elle croit quoi ? Que tu vas faire comme Monte Christo ? T’évader et te venger du monde entier ? Elle va te saper le moral, oui. Enfin, seulement si tu entends ce qu’elle te dit. Et puis elle pourrait faire pire, te lire l’Equipe pour que tu te rappelles comment ça fait de courir après un ballon et de gagner !

Boubou, comment tu as pu me faire ça ? Tu sais, au Balto, le souci c’est pas les lourdauds, le souci c’est tes potes : pour eux je suis sacrée : Justine, la presque veuve du quasi miraculé, la petite fiancée du premier gars du quartier qui passe au 20 heures sans l’aide de la police ! Pourquoi pas la Vierge Marie tant qu’on y est ? En attendant, leur respect est plus collant que les mains aux fesses dans le métro de sept heures.

Ta mère, elle sait que je ne viendrai pas te voir. Elle m’accuse pas, elle me juge pas, elle me comprend. Qu’elle dit. Qu’elle croit. C’est pire. Elle pense que je dois aller de l’avant. Me concentrer sur mes études. Vivre pour nous deux. C’est ce qu’elle dit à Fatima, qui le répète dans tout l’immeuble. Tu parles, au fond, elle est contente de te récupérer. Son petit Boubou rien qu’à elle, et pour longtemps. Et dans ton blockhaus, avec tes fils et tes tubes, tu risques plus de faire des conneries. Et puis ses visites à l’hosto, ça la sort du quartier. Et elle fait sa belle devant le beau professeur Bresse. C’est Fatima qui l’a dit. Sûr, un docteur, même si c’est pas Rhett Butler, c’est la pointure au-dessus du Martineau. Même pas dans ses rêves, mais bon, elle se raccroche à ce qu’elle peut, je lui jette pas la pierre.

A la fac, depuis ton passage à la télé, je suis devenue transparente. Les profs me parlent comme si j’étais une grande brûlée. Les autres, ils sont gentils, mais ils veulent leur petites vies d’étudiandiandiant, partiels, exams, rencards et soirée au Snooker, mais surtout pas de drame. Je leur fais peur. Je les comprends, mais tu crois que j’ai pas peur, moi ? De toute façon, mes études, tu peux me dire comment j’arriverais à les suivre, en parlant toute seule à la bibliothèque ? Au train ou ça va, la bourse, je peux lui dire adieu après les prochains partiels. Et même si, même si, par miracle, il m’emmènera où mon diplôme ? Trimer encore quatre ans pour devenir instit, pour ne jamais quitter l’école et former pleins de petits chômeurs frais pondus par mes copines chômeuses ? Non merci ! De toute façon, le boulot, il est en Chine, et bientôt sur la lune pour ce que j'en sais et le pognon c’est les Russes qui l’ont. Et qu’est-ce que j’ai à leur vendre, aux Russes, moi ? Je veux dire à part mon tu-sais-quoi. Et encore, ils en ont aussi des filles, les russes.

A propos de filles, tu sais, Boubou, déjà deux mois sans toi, je suis sage mais j’ai quand même envie. Et comment je peux faire ? Tu crois que te voir à l’hosto, sous ton drap, ça me calmerait ? Peut-être. On regarderait les écrans qui clignotent tes « courbes de vie ». Tu parles, avant, c’est les miennes, de courbes, que tu regardais. Mais t'inquiètes pas, je suis pas près de me retrouver un bonhomme : avec l’équipe du Balto qui veille sur moi, tu n’as rien à craindre, et moi pas grand-chose à espérer.

Clabish, lui il dit qu’il faudrait que j’arrête tout, ou que je devienne aide-soignante, pour mieux m’occuper de toi quand tu sortiras. Si tu sors. En attendant, il s’occuperait bien de moi. Devine comment. Dette d’honneur, qu’il dit. Ah, ça, tu savais choisir tes potes ! Y a que ton frère qui me fiche la paix. Faut dire, tu lui as laissé assez lourd à porter, et je parle pas de tes maillots du Racing ou de tes Racer Adidas.

Oui, tu peux être fier de ta famille, de tes copains, de ton quartier : ils sont tous avec toi, tous autour de moi et moi au milieu je suis toute seule. Et je sais bien qu’en douce, ils disent que je m’en suis bien tirée. Jessica du pressing dit partout que j'aurais dû être à ta place, sur ta foutue moto et dans ton foutu hôpital. S'ils savaient, ces crétins. Et si elle savait, la pauvre gourde.

Mais tu parles ; enfin, non, tu parles pas, c'est bien le problème ; d'ailleurs, tu parles d'une expression idiote ! bref, tu parles, ou pas, et moi je peux rien dire et je peux rien faire.

Comme toi.

Boubou, dis-moi, comment je peux leur expliquer que je suis pas ta veuve, que je serais jamais ton infirmière ? Que je paierai pas tes dettes d’honneur tu-devines-comment ? A qui tu veux que je dise ce que je t’ai vue faire avec la cousine de Jessica et que tu m’as plaquée avant d'aller faire ton rodéo en moto ?

Boubou, comment tu m’as enfermé dans ton silence ?

 

Rédigé par Emma

Publié dans #romanesque

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Commenter cet article

Marianne 10/01/2015 14:39

Magnifique et poignante suite.
Bravo !

jacou 08/01/2015 14:25

J'aime cette suite; difficile parfois, en effet de se rencontrer, oups de se concentrer.
Entièrement d'accord avec le "couplet" sur l'instit; pour l' instit à la retraite que je suis, hélas, je le ressentais déjà.

jerome 11/01/2015 12:07

Merci Jacou ; j'ai hate de lire le monologue de Martineau !

erato 07/01/2015 22:33

Règlement de compte , amertume , vérités ......monologue bien triste.
Douce soirée Emma

jerome 08/01/2015 10:26

à la relecture, je me rends compte que j'ai eu la plume lourde (prénomition de l'horreur d'hier ?); mais Justine a quand même quelques raisons d'être amère...

X 07/01/2015 19:25

Pardon, Jérome, j'ai rien compris... J'étais perturbée par les nouvelles. Je suppose que c'est parce je n'ai pas vu clair que les deux premières lignes ont été remises en rouge... Encore toutes mes excuses.

jerome 08/01/2015 10:25

cher/chère (?) X,
pas de souci ! Emma a eu la gentillesse de m'inviter à prêter ma plume à Justine, et j'ai beaucoup aimé l'exercice ; je pense/j'espère que les autres personnages s'exprimeront à leur tour, et éclaircir les zones d'ombres.

et hélas, l'actualité cauchemardesque nous pertube tous.

X 07/01/2015 15:43

Toujours aussi émouvante, cette suite, Emma. Il reste des zones d'ombre, naturellement. D'autres personnages vont-ils parler?

Mony 07/01/2015 14:10

Intéressante cette suite autour d'un même personnage, muet par la force des circonstances.
Les points de vue varient, la douleur reste...

jerome 07/01/2015 15:09

Merci Mony. Je suis d'accord, l'idée des regards croisés autour d'un personnage central immobile et muet est très intéressante, surtout avec des auteurs différents.
J'espère que d'autres plumes vont venir animer les autres personnages, et qu'à la fin, Emma nous dira ce qu'en pense Boubou....

jackie 07/01/2015 13:57

Comme c'est triste… mais si bien écrit !

jerome 07/01/2015 15:05

Merci Jackie.
Le ppint de départ proposé dans le texte précédent ne permettait pas trop d'échappée joviale. Mais c'est vrai que j'ai un peu suivi la pente...

jill bill 07/01/2015 12:41

Triste histoire... comme il en arrive plein, la route, la moto ou l'auto...