My heart belongs to Daddy

où l'on reparle de Hilda (clic)

My heart belongs to Daddy

pour miletune, sur une image de Tran

My heart belongs to Daddy

Il y a bien longtemps, dans la bonne ville de Stanhill, vivaient une femme osseuse prénommée Hilda, et son chat, qu'elle appelait le chat.

A vrai dire le chat, un gouttière rayé aux yeux vairons,  n'était pas le sien : elle en avait hérité en même temps que de la mercerie de Tante Smith.

Contrairement à la plupart de ses compatriotes, elle ne nourrissait aucune passion pour les chats, sans non plus ressentir d'aversion particulière à leur égard. Le chat de son côté était indépendant et vagabond et, Dieu merci,  ni câlin ni bruyant. Hilda et le chat avaient donc entamé une cohabitation pacifique basée sur l'indifférence mutuelle, et la situation leur convenait parfaitement.

Cela faisait presque un an que Hilda avait investi l'antique mercerie "au dé d'or", 88 rue du Port, que Catalyna Smith avait tenue pendant 60 ans, avant de  s'envoler intestat  vers un paradis sans nul doute pavé d'agrafes à corset, lacets et passepoils.

Bien qu'elles ne se soient jamais vues, Hilda était bel et bien légalement sa seule héritière.

 

 C'est ce que le lui avait appris  Maitre Georges Pickwick lorsqu'il était venu la voir  dans le médiocre appartement de Londres où, depuis la mort de sa mère, elle était contrainte de sous-louer une chambre  à une veuve et sa fille, aussi acariâtres l'une que l'autre.

Le travail de recherche de Maitre Pickwick avait été relativement facile.

Feu Maitre Georges Pickwick Sr., son père, dont il avait été l'associé, lui avait beaucoup parlé des sœurs Smith avec qui, dans sa jeunesse,  il avait chanté dans la chorale de la paroisse de Stanhill.

Aussi dissemblables que possible, les sœurs Smith ! Catalyna la pieuse au visage ingrat, et la jolie Camilla.

Cela, bien sûr, il ne l'avait pas dit à Hilda lors de leur première entrevue, assez solennelle, quand il avait débarqué sur son palier sombre, rondouillard et un peu essoufflé, avec sa serviette et son parapluie.

Quand même, il a de belles mains, avait noté Hilda tandis qu'il étalait les papiers sur la dentelle de la table du salon, entre les tasses de Ceylan.

Elle avait accueilli avec joie cet héritage tombé du ciel.

 

Pile au moment où elle ressentait une sorte de passage à vide.

 

 A trente-huit ans, Hilda venait de soutenir une laborieuse thèse d'histoire médiévale (plus précisément consacrée au pouvoir occulte des apothicaires), et le peu qu'elle gagnait comme aide bibliothécaire à l'université lui permettait tout juste de payer le loyer d'un logement qu'elle détestait, autant à cause de ses colocataires, que des 5 étages qu'il lui fallait quotidiennement monter à pied.

La vue des toits gris qu'elle avait de la fenêtre de sa chambre achevait de la déprimer. Enfant, elle avait pourtant aimé ces vagues de toits : quand elle rentrait de l'école, et que sa mère était encore à l'atelier, elle grimpait sur le tabouret pour atteindre la petite fenêtre, et elle y faisait voguer ses rêves et le bateau de son père à l'infini.   

Elle suppliait souvent : "Maman, parle-moi de mon père". Mais Camilla restait évasive, quand elle ne se fâchait pas, parce qu'il y avait toujours mieux à faire que de remuer le passé, comme découdre un ourlet pour allonger sa jupe, ou encaustiquer les meubles.

Les bribes d'information qu'elle obtenait parfois "Tu as de grands pieds comme Gunther " ou "il a disparu dans le blitz" faisaient naitre des fantasmes héroïques dans son esprit d'enfant exaltée. Tout espoir de connaitre ses origines avait été définitivement anéanti lorsqu'un bus conduit par un buveur de bière impénitent avait renversé  Camilla, il y avait déjà quinze ans ; et cela faisait longtemps qu'Hilda ne rêvait plus.

Désormais, lorsqu'elle s'accoudait à la fenêtre pour en griller une dernière, ce n'était plus la tempête contre laquelle le capitaine Gunther se battait comme un lion qu'elle entendait, mais, par-dessus le grondement sourd montant de la rue, les échos étouffés de scènes de ménage, les hésitations de sonatines massacrées au piano, superposées aux sempiternelles chamailleries de ses locataires.

 

- Mon cher Georges, demanda-t-elle un soir à Maitre Pickwick lors d'une de ces parties de Gin ramy qu'ils disputaient maintenant chaque samedi "au dé d'or",  mon cher Georges,  votre père savait-il pourquoi ma mère et Tante Catalyna étaient si fâchées, au point que je croyais celle-ci disparue depuis longtemps ?

- Chère amie, dit Georges Pickwick en posant avec satisfaction un carré de reines sur la table de jeu, tandis que le chat, posté sur l'appui de fenêtre le fixait de son regard étrange,  je ne connais pas les détails, mais j'ai cru comprendre que vous en êtes la cause. Lorsque Camilla s'est trouvée enceinte, Catalyna n'aurait pas supporté la perspective d'un scandale dans le climat étouffant et pudibond qui régnait alors dans notre petite ville, et votre mère s'est enfuie.

Hilda n'avait pas la moindre intention de reprendre la mercerie. Aux travaux d'aiguille elle préférait l'aviron et il se trouvait que Stanhill avait un excellent club féminin. Par ailleurs, elle comptait bien profiter du coquet pécule qui accompagnait l'héritage de sa tante pour s'accorder  une ou plusieurs années sabbatiques afin de se livrer à sa passion jusqu'ici contrariée : écrire des romans policiers.  

Elle entreprit donc de liquider le stock d'élastiques et de boutons de nacre.

En même temps elle triait les objets et papiers de Tante Catalyna. C'est ainsi qu'un paquet de lettres tomba un jour du double fond du secrétaire en loupe d'orme, qu'elle était en train de titiller avec une lime à ongles.

Il y avait quelques lettres écrites par Camilla, dans lesquelles elle suppliait sa sœur de lui pardonner, d'autres, plus tardives, qui réclamaient sa part des biens venant de leurs parents.

Et dans une enveloppe brune, des morceaux d'une lettre déchirée.

Hilda assembla alors les pièces du puzzle sur le cuir vert de l'abattant du secrétaire.

La langue était correcte, mais le choix des mots parfois étrange, comme il arrive à certains étrangers cultivés :

"Très noble Catalyna, je vous demande de cesser assiduités. J'ai eu l'occasion de vous le proférer : je ne vous aime pas, je ne le puis car c'est Camilla que j'adore, mais je vous respecte fortement, puisque vous êtes unique famille ; je prie vous de bien vouloir devenir raisonnable et de permettre notre mariage avant le départ du Bismarck."

Le reste était illisible ou manquant, mais avant même de la lire, Hilda savait ce que disait la signature élégamment paraphée : "Gunther".

Après avoir un peu hésité, et puisqu'il était dorénavant son ami, elle confia ce secret à Georges Pickwick, dont c'était somme toute le métier que de nager dans les eaux troubles des familles.

D'ailleurs c'est à lui qu'elle fit appel lorsqu'il s'agit d'aider Mr Twist, l'antiquaire du "right corner",  à sortir de l'atelier du fond l'immense meuble à 124 petits tiroirs dont il s'était porté acquéreur afin d'y ranger sa collection de douilles de cartouches de chasse.

Entreprise difficile qui nécessita, outre les conseils de maitre Pickwick,  les bras et les cordes du chauffeur du camion de monsieur Twist.

Lorsque le lourd meuble se fut enfin résolu à glisser à l'extérieur de la pièce, libérant ainsi l'encoignure qu'il obturait, on entendit un petit cri. C'était Georges Pickwick qui s'évanouissait  avec grâce, à côté d'un grand squelette en uniforme, de belle prestance, que le chat se mit à renifler avec circonspection.

C'est ainsi qu'Hilda fit la connaissance de son père.

 

Hilda jeta son mégot dans la gouttière, et essaya en vain  de refermer la fenêtre disjointe. Puisque l'orage menaçait, il allait falloir descendre les cinq étages pour aller chercher des outils chez Georges Pickwick le gardien, et bien sûr, comme toujours, ce gros fainéant trouverait une excuse pour ne pas monter lui-même.

Une fois de plus le roman attendrait.

Et pour couronner le tout, les mégères faisaient encore réchauffer leur infecte soupe aux choux.

 

* My heart belongs to Daddy

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Mony 27/06/2014 19:56

Une histoire à tiroirs que j'ai pris grand plaisir à découvrir. Tout est minutieux et je retrouve la patte de l'artiste peintre.

Quichottine 25/06/2014 12:06

Personnellement, j'aimerais bien qu'elle le termine ce roman...

C'est une belle réponse au défi de Mil et une... Bravo, Emma.
Passe une douce journée.

erato 24/06/2014 22:47

Une nouvelle bien menée et très expressive !
Il faudra qu'Hilda déménage et qu'elle nous dise ce qui est arrivé à son père!!
Bravo!
Belle soirée Emma

Monette 24/06/2014 17:55

En parlant de soupe au chou, on reste sur cette fin et on a faim de connaître la suite

Solange 24/06/2014 15:50

C'est tout une histoire de quoi faire un très bon roman.

aimela 24/06/2014 12:38

Il ne se terminera jamais si elle est toujours dérangée et c'est bien dommage, il y a là les ingrédients pour en faire un bon :)

jill bill 24/06/2014 10:16

Ecrit de main de maître, admiration !! ;-) Merci Emma

Nina Padilha 24/06/2014 10:01

Bisous ensoleillés !

Personnaly © 2014 -  Hébergé par Overblog