à l'eau de rose

à l'eau de rose

pour miletune          source photo clic

 

32 poupées ? Oh ma chérie, c'est beaucoup ! C'est très joli sur tes étagères, mais as-tu le temps de les câliner toutes ? Les poupées, tu sais, c'est un peu comme les perles fines, elles s'étiolent si on ne les réchauffe pas, si on ne les porte pas sur la peau. Les enfants aussi d'ailleurs…

Et quand tu en câlines une, les autres ne sont-elles pas un peu jalouses ?

Ont-elles toutes un nom ?

Je t'ai déjà dit que, de toute mon enfance, je n'ai eu qu'une seule poupée. Je l'ai encore au grenier, il faudra que je te la montre. Mais tu seras déçue : elle ne parle pas, ne boit pas, ne fait pas pipi, et ses membres ne sont même pas articulés. Oui, une poupée du moyen âge, si tu veux. Mais non je n'étais pas malheureuse ! Si tu savais les heures merveilleuses que j'ai passées avec elle !

Mais la poupée qui m'a vraiment fait rêver n'existe pas. Elle était dans un livre. Eh oui, tu vois, j'avais UNE poupée, et UN livre. Mais non, je plaisante, j'avais des livres, et surtout ceux de la bibliothèque de l'école.

Ce livre-là s'appelait "Elisabeth Heighsley". Une histoire incroyablement anglaise, entre Jane Eyre, Dickens et Frances Burnett, avec tous les ressorts du mélo pour édifier la jeunesse : une famille aisée subit des revers de fortune, des enfants courageux sont alors victimes de tuteurs cupides et malveillants, et viennent à bout de la misère.

Un soir, au temps de la prospérité, le papa de la petite Elisabeth Heighsley, de retour d'un de ses nombreux voyages d'affaires, ramena de Paris une caisse volumineuse, que Max, le chauffeur, posa sur la table basse devant la grande cheminée.

J'ai tellement lu et relu ce livre, et surtout les pages où la famille déballe le cadeau, que je pourrais presque te les réciter un demi-siècle plus tard.

Le cadeau donc, était une poupée, mais pas n'importe laquelle : une poupée à l'effigie d'Elisabeth elle-même, avec une tête et des mains mignonnes en porcelaine, le visage délicatement peint selon ses propres traits. "Elle vient de chez Irène, célèbre dans le monde entier". La poupée donc s'appela "mademoiselle Irène".

Dans son papier de soie, elle portait un manteau de voyage en velours brun avec de minuscules boutons brillants, de ravissantes bottines en peau, et un bérêt écossais crânement posé sur des cheveux bruns et bouclés comme ceux d'Elisabeth, à la façon de la délicieuse Shirley Temple.

Mais ce n'était pas tout. Avec mademoiselle Irène, il y avait dans la caisse une jolie petite malle en cuir rouge, au couvercle bombé. Une fois ouverte, la malle se présentait comme un dressing avec penderie, glace et tiroirs. Elle contenait un trousseau de rêve : de la lingerie brodée, et même de délicats petits bas, des tenues pour le jour, le soir, l'office, le voyage, le cheval, un uniforme d'écolière tout semblable à celui d'Elisabeth, des chapeaux d'hiver et d'été, des souliers vernis, et de ravissantes petites bottes…

Je connaissais par cœur le contenu de la malle de mademoiselle Irène, je l'avais même recopié sur mon cahier de poésies.

Hélas, voilà le père ruiné, la mère doit partir en sanatorium, la belle maison est vendue, et la Tante Mac Miche n'a pas envie de s'embarrasser d'Elisabeth. Elle décide de l'expédier en pension.

"Laisse donc là cette poupée et la malle, les jouets sont interdits au pensionnat, ta cousine Margaret en prendra soin".

Mais au moment du départ, si la petite malle était bien posée sur les meubles entassés, la poupée avait disparu. " Cette vaurienne l'aura cachée dans quelque placard, ne te contrarie pas, ma fille, nous la retrouverons bien."

Mais Margaret eut beau couiner et pleurnicher, elles ne retrouvèrent pas la poupée, pour la bonne et simple raison qu'Elisabeth l'avait emportée bien serrée dans son corset.

La vie au pensionnat a été rude pour elle : comme la tante mégère ne payait pas la pension, la petite fille fut vite reléguée dans une mansarde et vouée à des tâches domestiques.

Heureusement, la nuit, elle sortait mademoiselle Irène de dessous sa paillasse, et toutes les deux se consolaient et parlaient du bon temps qui reviendrait certainement. Et il est revenu, je te rassure.

Tu vois comme Mademoiselle Irène a compté dans la vie d'Elisabeth, et dans la mienne, ainsi que ma modeste poupée.

Elles étaient uniques, au sens propre comme au figuré.

Cela me rappelle ce que le petit prince disait aux roses :

Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.

 

Latil 20/03/2014 16:55

Pauvre Elisabeth, elle n a pas comprit les revers de fortune de son Père, elle les a vécu et manière la plus cruelle.La solitude, la pauvreté et les privations sont devenues le lot quotidien de son existence
Amicalement Latil.

Joëlle Colomar 17/03/2014 09:08

De temps à autres, des histoires comme celle là font du bien. Aimer vraiment quelque chose, j'oserais dire presque quelqu'un, en prendre soin, quel bel apprentissage pour un enfant ! Merci pour ce doux moment. Bises. Joëlle

Pastelle 13/03/2014 09:41

Très belle histoire, qui m'a fait penser à un livre dont j'ai oublié le titre, mais que j'avais adoré quand j'étais petite. Une histoire de princesse reléguée dans un grenier, elle aussi. :)

Solange 11/03/2014 13:51

J'ai encore ma dernière poupée je n'ai pas le courage de m'en défaire. J'avais lu sur miletune beau texte.

Quichottine 10/03/2014 14:31

J'adore !
Cela m'a fait aussi penser à "La petite princesse", ou "princesse Sarah" a version plus moderne. :)


Mes filles ont adoré. :)

Carole 09/03/2014 23:54

Elles habitent toujours nos rêves, les poupées que nos rêves ont fait vivre. Merci pour ton beau texte.
Mais les deux ouvrières de la photo me font pitié : tant de travail pour des jouets... et ces fragments désarticulés semblent briser l'idée même de poupée.

erato 09/03/2014 21:45

Une jolie nouvelle. C'est vrai qu'enfant , l'on s'attache à un jouet qui devient notre confident et permet de nous évader.
J'aime beaucoup la citation du Petit Prince.
Douce soirée Emma

flipperine 09/03/2014 16:41

il y a comme cela des objets que nous tenons beaucoup pour rien au monde nous ne voudrions nous en séparer j'ai encore ma poupée aussi

jamadrou 09/03/2014 10:27

à l'eau de rose
à l'eau de bleuet
à l'eau des œillets...

Mony 09/03/2014 08:13

Une eau de rose qui faisait voyager les imaginaires et consolait de bien de choses.
Les petites filles actuelles seraient, elles aussi, émerveillées par cette malle pleine de magie.
Mais l'important reste la communication entre les générations...

jill bill 09/03/2014 08:00

Merci Emma... Le monde qui a tout, le monde qui a peu...

Michèle 09/03/2014 07:53

Ce matin il y avait un ciel opaline qui m'annonçait sans doute que j'allais lire ta belle histoire d'Irène au teint délicat. Quelle douceur !! Bon dimanche Emma, merci de nous émerveiller.

Louv' 09/03/2014 07:32

De temps en temps, l'eau de rose, ça fait du bien ! Une poupée qui ressemble à Shirley Temple, une tirade du Petit Prince....moi ça me met du baume au coeur pour la journée ! Merci Emma.

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